Ibn Rouchd al-Jadd : biographie, maîtres, élèves et ouvrages

par saidanathaliev@gmail.com | Almoravides | 0 commentaire

Détail d'arcs polylobés et piliers sculptés de style hispano-mauresque

Ibn Rouchd al-Jadd (Le Grand-Père)

Pour éviter toute confusion fréquente, il est crucial de rappeler qu’il s’agit d’Ibn Rouchd le Grand-Père (al-Jadd), le grand juriste malikite de l’époque almoravide, et non de son petit-fils célèbre, le philosophe Averroès (Ibn Rouchd le Petit-Fils, mort en 595 H).

1. Sa naissance et son cadre de vie

Abou al-Walid Muhammad Ibn Rouchd est né à Cordoue en l’an 450 de l’Hégire (1058 de l’ère chrétienne).

Il grandit au sein d’une famille de notables, de lettrés et de magistrats andalous hautement respectés. Cordoue, bien qu’ayant perdu son statut de capitale du Califat omeyyade après la période de la Fitna (guerre civile) et le morcellement en royaumes de Taïfas, reste le cœur battant du savoir juridique et de la tradition malikite en Occident musulman.

2. Ses maîtres en détail

Pour parfaire sa formation, Ibn Rouchd a étudié auprès des plus grands savants andalous de son temps. Parmi ses maîtres les plus influents, on compte :

Abou Abdallah Muhammad ibn al-Faraj (Ibn al-Talla’)

Grand juriste de Cordoue, élève du célèbre Ibn Abd al-Barr. Il lui transmit une profonde maîtrise du hadith et du fiqh appliqué (al-Watha’iq).

Abou Marwan ibn Siraj

Le grand maître de la langue arabe, de la grammaire et de la littérature à Cordoue. C’est auprès de lui qu’Ibn Rouchd a acquis son éloquence et sa rigueur textuelle.

Abou al-Walid al-Baji

Bien qu’Ibn Rouchd n’ait profité de lui que brièvement à la fin de la vie d’al-Baji, ce dernier a profondément marqué l’Andalousie par l’introduction de la science des fondements du droit (Ousoul al-Fiqh) et du débat dialectique (Jadal).

Abou Jaafar ibn Rizq

Un juriste de premier plan auprès de qui il étudia les questions juridiques complexes et la jurisprudence pratique.

3. Ses élèves célèbres

Devenu le pôle du madhab malikite en Andalousie, sa maison et la Grande Mosquée de Cordoue devinrent le point de ralliement des étudiants en quête de haute science. Parmi ses élèves, on retient :

Le Cadi Ayyad (al-Qadi ‘Iyad al-Yahsubi)

Le grand savant de Ceuta, auteur du Chifa. Il voyagea jusqu’à Cordoue spécifiquement pour étudier sous la direction d’Ibn Rouchd, qu’il cite abondamment et avec un immense respect dans ses ouvrages.

Ibn Bashkoual

Le célèbre historien et biographe andalou (que vous avez cité au début), qui fut l’un de ses étudiants proches et consigna précieusement la vie de son maître.

Abou Bakr ibn al-Arabi

Le célèbre cadi et oussouli de Séville. Bien qu’il ait beaucoup étudié en Orient, il a côtoyé et profité de la science d’Ibn Rouchd à son retour en Andalousie.

Ahmad ibn Muhammad

Son propre fils, qui devint à son tour un juriste estimé et le père du futur philosophe Averroès.

4. Ses voyages

Contrairement à d’autres savants de son époque, Ibn Rouchd le Grand-Père n’a pas effectué le traditionnel voyage d’étude (Rihla) vers l’Orient (La Mecque, Bagdad, l’Égypte). Sa formation est strictement andalouse, ce qui prouve la richesse académique de Cordoue à cette époque.

Ses déplacements furent principalement politiques et administratifs entre les grandes cités d’Andalousie (Cordoue, Séville, Grenade) et la capitale de la dynastie marocaine des Almoravides, Marrakech.

5. Rôle politique, dynastie almoravide et discorde en Andalousie

Ibn Rouchd a vécu à une époque charnière : la fin des royaumes de Taïfas, minés par la discorde et les guerres intestines, et l’intégration de l’Andalousie au grand empire marocain des Almoravides (al-Mourabitoun).

Le contact avec les émirs almoravides

Le pouvoir almoravide, fondé sur une stricte orthodoxie malikite, accordait un pouvoir immense aux juristes (fouqaha). L’Émir Youssef Ibn Tachfine, puis son fils Ali Ibn Youssef, ne prenaient aucune décision majeure sans consulter le conseil des savants. Ibn Rouchd est devenu le conseiller juridique et politique le plus influent d’Ali Ibn Youssef en Andalousie.

Le grand cadi de Cordoue (511 H – 515 H)

En 511 H, face à la corruption et au désordre, l’Émir Ali Ibn Youssef nomme Ibn Rouchd grand cadi (Qadi al-Jama’ah) de Cordoue. Durant son mandat, il s’illustra par sa justice inflexible, refusant les privilèges des commandants militaires almoravides et restaurant l’autorité de la loi. Fatigué par les pressions politiques et voulant se consacrer à la science, il démissionna de son poste en 515 H.

Face à la discorde et à la menace chrétienne : les remparts de Cordoue

En 519 H (1125 de l’ère chrétienne), le roi Alphonse Ier d’Aragon (le Batailleur) mena une grande expédition militaire (razzia) dévastatrice à travers l’Andalousie, arrivant jusqu’aux portes de Cordoue. La discorde régnait, et la population locale reprochait aux troupes almoravides leur incapacité à les protéger.

Devant le danger, Ibn Rouchd prit la tête d’une délégation de notables cordouans et traversa la mer pour se rendre directement à Marrakech auprès de l’Émir Ali Ibn Youssef. Il le convainquit de fortifier d’urgence la ville de Cordoue. C’est grâce à cette intervention politique majeure que les grands remparts fortifiés de Cordoue furent construits pour protéger la cité des futures incursions.

L’expulsion des Mozarabes

Lors de cette même crise, Ibn Rouchd émit une fatwa politique majeure. Constatant que certains chrétiens mozarabes (vivant sous l’autorité musulmane) avaient agi comme une cinquième colonne en aidant activement le roi d’Aragon, il décréta qu’ils avaient rompu leur pacte de protection (dhimma). Sur sa recommandation, l’Émir almoravide fit déporter une grande partie des Mozarabes de Cordoue et de Grenade vers le Maroc (notamment à Salé et Meknès) pour pacifier l’Andalousie.

6. Ses livres (ouvrages majeurs)

Ibn Rouchd a laissé des monuments de la littérature juridique malikite, encore étudiés aujourd’hui :

Al-Bayan wa al-Tahsil (La clarification et l’acquisition)

Son chef-d’œuvre. Une encyclopédie monumentale en une vingtaine de volumes. Il s’agit d’un commentaire et d’une explication approfondie d’un des textes fondateurs du madhab, al-Utbiyyah (ou al-Mustakhraja). Ce livre est considéré comme le sommet du fiqh malikite comparé et analytique.

Al-Muqaddimat al-Mumahhadat (Les introductions préparatoires)

Un ouvrage magistral où il explique les fondements juridiques et rationnels des questions contenues dans la Mudawwana de l’Imam Sahnoun (le livre pivot du malikisme).

Kitab al-Watha’iq (Le livre des actes notariés)

Un guide pratique et juridique indispensable pour les juges et les notaires de l’époque.

Fatawa Ibn Rouchd

Le recueil de ses avis juridiques, qui reflète magnifiquement les réalités sociales, économiques et politiques de l’Andalousie et du Maroc almoravide.

7. Sa mort et son lieu d’enterrement

Après une vie entière dédiée à la science, à la justice et à la préservation de l’Andalousie, l’Imam Ibn Rouchd s’est éteint à Cordoue le 16 du mois de Rabi’ al-Awwal en l’an 520 de l’Hégire (1126 de l’ère chrétienne), à l’âge de 70 ans.

Il a été enterré au célèbre cimetière de Bab al-Amir (la porte de l’Émir) à Cordoue. Ses funérailles furent grandioses, rassemblant les gouverneurs almoravides, les savants et le peuple andalou en deuil.

8. Ce que disent les savants à son sujet

La stature d’Ibn Rouchd fait l’unanimité parmi les historiens de l’Islam :

Le Cadi Ayyad

« Il était le chef des malikites de son époque, le pivot de la fatwa en Andalousie, doté d’une profonde connaissance du droit, de la piété et d’une rigueur absolue dans la vérité. »

L’Imam al-Dhahabi (Siyar A’lam al-Noubala)

« L’Imam, le grand érudit, le juriste de l’Andalousie… Il était le chef de file dans la connaissance du madhab, strict dans l’application de la justice, digne et hautement respecté par le sultan. »

Ibn Farhoun (Al-Dibaj al-Mudhahhab)

« Il n’est venu après la génération des premiers maîtres personne qui ait égalé Ibn Rouchd dans sa capacité à synthétiser, expliquer et clarifier les ambiguïtés du madhab malikite. »