L’Histoire du Maghreb al-Aqsa (Maroc) avant l’Islam : Population, Civilisations, Croyances et Influences Mutuelles
Le Maghreb al-Aqsa (le « Couchant extrême »), dans son acception historique large, englobe la région du nord-ouest de l’Afrique s’étendant de l’océan Atlantique jusqu’aux frontières de l’Algérie actuelle. À l’époque préislamique, cette région a été le théâtre d’une présence humaine et d’une superposition civilisationnelle complexe entre les populations autochtones amazighes et les influences extérieures : Phéniciens, Carthaginois, Romains, suivis par les vagues vandales et byzantines.
Ce contexte historique est fondamental pour comprendre la formation de la structure sociale, culturelle et religieuse de la région. Il explique également comment la réceptivité à l’Islam, lors des étapes ultérieures, a été le fruit de l’accumulation de ces influences et de l’interaction des populations locales avec les courants mondiaux qui ont traversé l’Afrique du Nord.
Les populations autochtones du Maghreb al-Aqsa et les Amazighs
Les habitants autochtones du Maghreb al-Aqsa sont les Amazighs, également connus dans les sources antiques sous les noms de « Libyens » ou de « Maures » (Mauri). Les preuves archéologiques, linguistiques et anthropologiques indiquent que les Amazighs étaient établis dans la région depuis l’aube de l’humanité, peuplant les côtes océaniques, les montagnes, les plaines et les oasis du désert. Historiquement, les sociétés amazighes se divisaient en tribus et confédérations tribales aux organisations politiques et économiques variées, tout en conservant une identité linguistique et culturelle commune.
Avant l’époque romaine, ces sociétés ont formé de puissants royaumes locaux, tels que le royaume de Maurétanie Tingitane et celui de Maurétanie Césarienne.
Note historique : Parmi les souverains amazighs les plus célèbres figurent le roi Baga, le roi Bocchus Ier, et plus tard Juba II, qui ont fait de leurs royaumes des centres de rayonnement culturel et politique.
Ces royaumes se distinguaient par une relative indépendance politique et économique, entretenant des relations commerciales et diplomatiques avec les empires voisins. Ils étaient réputés pour leur agriculture, leur pêche, leur élevage ainsi que pour leur commerce intérieur et extérieur, ce qui en faisait des pôles économiques majeurs dans le bassin méditerranéen occidental.
L’aube de l’humanité et les civilisations anciennes
Les découvertes archéologiques dans des sites comme le Jebel Irhoud, ainsi que les traces des civilisations ibéromaurusienne et capsienne, attestent d’une présence humaine remontant à l’aube de l’humanité.
Précision archéologique majeure : Le site de Jebel Irhoud a révolutionné l’histoire de l’humanité. On y a découvert les restes d’homme les plus anciens au monde, prouvant que le Maroc est l’un des berceaux de l’humanité.
Des gravures rupestres reflètent symboliquement des rituels spirituels. Ces gravures, retrouvées dans les montagnes de l’Atlas et au Sahara, montrent un grand intérêt pour les symboles religieux et naturels, illustrant la relation de l’homme des premiers âges avec son environnement. Ce cadre culturel est fondamental pour comprendre les croyances ultérieures des Amazighs, qui se sont manifestées par la vénération de la nature, des phénomènes naturels, du soleil et de la lune.
Les croyances religieuses avant l’Islam
À l’origine, les croyances amazighes étaient fondamentalement animistes et polythéistes, basées sur le culte des forces de la nature et des esprits des ancêtres. Le soleil, la lune, les montagnes, les grottes et les vallées figuraient parmi les principales divinités.
Les anciens Amazighs offraient des sacrifices au soleil et à la lune selon des rituels précis, comme le fait de couper l’oreille de l’animal sacrifié et de la jeter sur les habitations avant l’abattage. Est également apparu le culte de divinités telles qu’Amon (lié aux Pharaons et à l’Égypte), Neith, ainsi que Tanit et Baal Hammon, sous l’influence des religions phénicienne et carthaginoise dans les zones côtières.
Le culte des ancêtres et l’évolution spirituelle
Par ailleurs, les Amazighs sacralisaient les morts. Ils les enterraient en position fléchie ou latérale, enduisaient les corps d’ocre rouge et disposaient à leurs côtés des outils, des armes et des bijoux pour les préparer à l’au-delà. La visite des tombes et le culte des ancêtres étaient des pratiques courantes : ils prêtaient serment au nom d’hommes pieux et courageux en posant les mains sur leurs sépultures. Le rituel de l’incubation y était pratiqué : ils dormaient sur ces tombes après avoir prié pour recevoir des songes interprétés comme des messages divins.
Au fil du temps, ces croyances locales se sont mêlées aux religions monothéistes :
Le judaïsme a pénétré la région par le biais de marchands et de migrants juifs.
Le christianisme s’est répandu à partir du IIe siècle apr. J.-C., adopté par de nombreux Amazighs, notamment dans les centres urbains.
Ils ont cependant souvent adopté des courants dissidents, comme le Donatisme, qui servait de moyen d’expression et de résistance face à l’oppression de l’Église romaine officielle.
Cette diversité a conféré à la région une grande flexibilité spirituelle et sociale, préparant le terrain à l’acceptation de l’Islam d’un point de vue culturel et religieux.
La présence phénicienne et carthaginoise : un carrefour d’influences
La présence phénicienne au Maghreb al-Aqsa a débuté dès le XIIe siècle av. J.-C. Les Phéniciens ont fondé des comptoirs commerciaux côtiers tels que Lixus (Larache), Rusadir (Melilla), Mogador (Essaouira), Tingis (Tanger), Sala (Chellah/Rabat), Zilil (Asilah), entre autres.
L’île de Mogador est d’ailleurs devenue un centre mondialement réputé pour la fabrication de la pourpre, extraite de coquillages marins (le murex), très prisée par les élites romaines et carthaginoises.
L’objectif phénicien n’était pas la colonisation militaire, mais commerciale, avec la mise en place d’un réseau de ports pour faciliter le commerce méditerranéen. L’impact phénicien sur la culture amazighe fut notable dans plusieurs domaines :
Sur le plan économique : Introduction de techniques avancées dans la navigation, la pêche, la métallurgie, la fabrication du verre et de la céramique émaillée.
Sur les plans religieux et culturel : Introduction de nouvelles divinités et pratiques rituelles (Tanit, Baal Hammon) qui se sont synchronisées avec les croyances locales.
Sur le plan social : Des interactions ont eu lieu dans l’agriculture et l’artisanat, entraînant une influence mutuelle des coutumes et des langues (l’écriture punique a d’ailleurs influencé la région).
Ces influences ont ensuite été relayées par les Carthaginois, héritiers des comptoirs phéniciens, qui ont profondément marqué les coutumes amazighes : utilisation du henné et du khôl, port du burnous, et techniques d’agriculture avancées (notamment l’introduction de l’olivier et du grenadier).
La domination romaine et ses vestiges
En l’an 40 apr. J.-C., suite à l’assassinat du roi Ptolémée de Maurétanie, la Maurétanie Tingitane est devenue une province de l’Empire romain. Les Romains ont développé d’importants centres militaires et commerciaux : Volubilis, Tanger, Chellah, Lixus, Tamuda (Tétouan), Thamusida, Zilil et Banasa. La domination romaine, qui a duré jusqu’au Ve siècle apr. J.-C., a apporté une prospérité urbaine et économique (temples, thermes, forums, basiliques chrétiennes, routes pavées).
Parmi les principaux vestiges romains conservés au Maroc, on compte :
Volubilis (Walili) : Capitale provinciale de la Maurétanie Tingitane et site archéologique majeur en Afrique. Elle abrite des bâtiments publics, des temples (dont le Capitole), de somptueuses mosaïques et des quartiers résidentiels. Elle est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Chellah (Sala Colonia) : Site romain à Rabat, transformé bien plus tard en nécropole mérinide, également classé à l’UNESCO.
Lixus : Situé près de Larache, il comprend des thermes romains, un amphithéâtre, de riches mosaïques et un complexe industriel de salaison de poisson.
Tanger (Tingis) et autres sites : Centres névralgiques de l’administration romaine.
- Thamusida : Le site se situe tout près de l’actuelle ville de Kénitra, sur les rives du fleuve Sebou.
Zilil (ou Iulia Constantia Zilil) : Les vestiges se trouvent près de la ville d’Asilah, sur le site archéologique actuellement connu sous le nom de Dchar Jdid (dans la commune de Had Gharbia).
Banasa (ou Iulia Valentia Banasa) : Cette ancienne colonie romaine est située dans la plaine du Gharb, près de la ville de Sidi Kacem (plus exactement à proximité de Mechra Bel Ksiri).
La présence vandale et byzantine au Maghreb al-Aqsa
Correction historique importante : Historiquement, les Vandales (en 429 apr. J.-C.) n’ont fait que traverser le nord du Maroc depuis l’Espagne pour conquérir Carthage, sans y établir de royaume durable. Quant aux Byzantins (534 apr. J.-C.), leur contrôle au Maghreb al-Aqsa s’est strictement limité à l’extrême nord (Tanger et Ceuta/Septem).
Après le déclin de l’influence romaine, l’Afrique du Nord est entrée dans une nouvelle phase. En 429 apr. J.-C., les Vandales ont traversé le Maghreb al-Aqsa en route vers l’est, où ils ont fondé un royaume centré sur Carthage jusqu’en 534 apr. J.-C. Les populations locales amazighes du Maroc, pour la plupart, avaient déjà repris leur indépendance et formaient des principautés romano-maures (royaumes des Maures).
Suite à la chute des Vandales, les Byzantins ont tenté de reconquérir l’Afrique du Nord. Au Maghreb al-Aqsa, leur présence fut très marginale, se cantonnant à des places fortes côtières comme Tanger et Ceuta. Les Byzantins ont échoué à imposer le moindre contrôle sur l’intérieur des terres et les régions montagneuses du Maroc, se heurtant à des royaumes amazighs farouchement indépendants et structurés.
La réceptivité à l’Islam au Maghreb al-Aqsa
Lorsque les conquêtes islamiques ont atteint le Maghreb al-Aqsa au VIIe siècle, la région avait accumulé un héritage historique, culturel et religieux qui l’avait préparée à recevoir l’Islam. Cette acceptation repose sur plusieurs facteurs clés :
La diversité religieuse antérieure : La cohabitation du polythéisme, du judaïsme et du christianisme a rendu la société amazighe plus ouverte à un nouveau message religieux.
La résistance contre la domination étrangère : Les politiques oppressives (romaines, vandales, byzantines) avaient nourri un ressentiment à l’égard des puissances impérialistes. L’Islam s’est présenté à terme comme une alternative politique et spirituelle libératrice, prônant l’égalité.
L’intégration culturelle : Les longs contacts avec les Phéniciens, Carthaginois et Romains avaient forgé une adaptabilité et une souplesse culturelle.
L’organisation politique et économique : L’Islam a offert un cadre global et plus équitable impliquant les populations locales.
La transition spirituelle : Le passage de la vénération de la nature et des divinités astrales vers les religions abrahamiques (judaïsme/christianisme) avait déjà préparé le terrain cognitif au monothéisme strict de l’Islam.
Ainsi, la réceptivité des Amazighs envers l’Islam fut le fruit de cette longue maturation historique. Le Maghreb al-Aqsa est devenu une terre fertile pour l’expansion islamique, ce qui a permis plus tard l’émergence de puissants empires islamiques fondés et dirigés par les Amazighs eux-mêmes, à l’instar des Almoravides et des Almohades.
Conclusion
L’histoire du Maghreb al-Aqsa avant l’Islam est le récit d’une formidable interaction civilisationnelle entre les populations autochtones amazighes et les influences extérieures. Depuis la haute Antiquité jusqu’aux conquêtes islamiques, la région a été le carrefour de multiples courants qui ont façonné sa structure sociale, culturelle et religieuse. Ce contexte explique pourquoi les Amazighs étaient disposés à embrasser l’Islam au VIIe siècle, et comment ils sont devenus un pilier essentiel de la grande civilisation islamique, tout en préservant leur identité culturelle et linguistique unique.

