Quand le Maroc répond au Wahhabisme

Au début du XIXe siècle, un échange historique entre le Najd et Fès façonne l’identité religieuse marocaine.

Au tournant du XIXe siècle, l’émergence du premier État saoudien bouleverse le monde musulman. Une lettre doctrinale traverse les déserts jusqu’au Maroc, déclenchant une réponse intellectuelle majeure.

Au tout début du XIXe siècle, le monde musulman est secoué par l’émergence du premier État saoudien dans la péninsule Arabique. Porté par la doctrine réformatrice de Muhammad ibn Abd al-Wahhab, l’Émir Saoud ibn Abd al-Aziz étend son influence jusqu’aux villes saintes de La Mecque et de Médine.

Dans cette dynamique, l’émir cherche à légitimer son pouvoir et à diffuser sa vision religieuse. Il fait alors envoyer des lettres et des émissaires vers les savants et les dirigeants d’Afrique du Nord, notamment au Maghreb, afin d’exposer sa doctrine, appeler à un retour strict à la Sunna et dénoncer ce qu’il considère comme des déviations religieuses.

Un livre ouvert écrit en arabe intitulé "Al-Tahrir wa-al-Tanwir" posé sur un support en bois (rahla) au premier plan. En arrière-plan, la cour intérieure d'une mosquée traditionnelle de style tunisien ou maghrébin (rappelant la Zitouna) avec son grand minaret carré, des arcades et des groupes de savants ou d'étudiants assis en cercle sur des tapis.
Silhouette d'un vol d'oiseaux migrateurs traversant un ciel orange vif lors d'un coucher de soleil sur l'horizon.

Une de ces lettres atteindra Fès, capitale spirituelle du Maroc, entre les mains du sultan Moulay Slimane.

Un monde musulman en recomposition

L’expansion du premier État saoudien marque une rupture politique et doctrinale dans l’espace musulman. À travers ses lettres officielles, le pouvoir du Najd ne cherche pas seulement à informer : il veut convaincre, corriger et rallier.

La missive envoyée au Maghreb prend la forme d’un véritable manifeste théologique. Elle expose une lecture rigoriste de l’Islam, insiste sur le retour à la pureté originelle du culte, condamne le culte des saints, critique les innovations religieuses et accuse une partie du monde sunnite de s’être éloignée du véritable monothéisme.

Cette parole venue du désert ne laisse pas le Maroc indifférent. Car à Fès, elle arrive dans un milieu savant, structuré et profondément conscient des enjeux religieux et politiques d’un tel message.

Vue à travers l'arche en pierre de la Grande Mosquée de Taza au Maroc avec le soleil brillant dans le ciel bleu.

Najd

L’Émir Saoud ibn Abd al-Aziz fait rédiger et diffuser une lettre doctrinale destinée aux savants et aux souverains du Maghreb.

Traversée du désert

La lettre franchit les routes caravanières et traverse l’Afrique du Nord comme un appel à l’adhésion religieuse et à l’alignement doctrinal.

Arrivée à Fès

Le document parvient à la capitale spirituelle du Maroc, où il est remis au sultan alaouite Moulay Slimane.

Consultation savante

Le sultan choisit de ne pas répondre seul. Il consulte les grands savants de Fès, dans l’esprit de la choura et de la responsabilité religieuse.

Réponse marocaine

La rédaction de la réponse officielle est confiée à l’Imam Hamdun ibn al-Hajj, l’un des savants les plus brillants de son époque.

Moulay Slimane, le sultan-savant

Pour comprendre la réaction marocaine, il faut d’abord comprendre la personnalité de Moulay Slimane. Il n’est pas seulement un chef d’État : il est aussi un érudit, un juriste malikite et un homme profondément versé dans les sciences du Hadith.

Ce profil le distingue de nombreux souverains de son époque. Son autorité ne repose pas uniquement sur le pouvoir politique, mais aussi sur une légitimité intellectuelle et religieuse réelle.

Rigoriste dans sa manière de penser la réforme, Moulay Slimane partage avec les Saoudiens un constat : certaines pratiques religieuses de son temps se sont chargées d’excès, de superstitions et de comportements contraires à l’esprit de la Sharia. Il combat ainsi les dérives de certaines confréries, les pratiques autour des tombeaux, les transes déconnectées du cadre religieux et diverses formes de charlatanisme.

Illustration circulaire représentant une grande mosquée traditionnelle du Maghreb avec son minaret et son dôme vert, entourée d'un texte en français : "La Fatwa d'Al-Wancharichi (m. 914 H) - Le statut juridique de celui qui rabaisse le Prophète".

Moulay Slimane voulait purifier la pratique religieuse marocaine, sans pour autant livrer le pays à une doctrine étrangère.

Une mosquée blanche à l'architecture maghrébine avec un haut minaret ciselé, isolée au milieu d'une prairie verdoyante et fleurie de coquelicots. Le soleil couchant embrase le ciel de teintes orangées et dorées en arrière-plan derrière des collines, tandis qu'une nuée d'oiseaux s'envole autour du minaret. Un petit chemin de terre mène à l'édifice entouré d'arbres en fleurs.

Entre accord partiel et refus du takfir

Lorsque Moulay Slimane lit la lettre de l’Émir Saoud, il ne la rejette pas d’emblée. Il y reconnaît certains éléments proches de son propre combat contre les dérives religieuses locales.

Mais très vite, il perçoit le danger contenu dans cette vision. Car derrière l’appel à la réforme se profile une tendance au rigorisme excessif et à l’accusation d’égarement contre d’autres musulmans.

En tant que gardien de la foi de son peuple, il comprend que la question ne porte pas seulement sur les pratiques religieuses. Elle touche aussi à la stabilité doctrinale du royaume et à la protection de son identité spirituelle.

La diplomatie théologique des savants marocains

Refusant toute réaction précipitée, Moulay Slimane consulte les grands savants de l’Université Al-Qarawiyyin. La réponse officielle est confiée à l’Imam Hamdun ibn al-Hajj, disciple du célèbre Al-Tawdi ibn Suda.

Cette réponse, plus tard rapportée par Ahmed al-Nasiri dans son œuvre Al-Istiqsa, constitue un véritable chef-d’œuvre de théologie et de diplomatie religieuse. Elle s’organise autour de deux axes majeurs.

La main tendue sur le Tawhid

L’Imam Hamdun commence par rappeler que le Maroc est lui aussi une terre de Tawhid. Le sultan et ses savants combattent les innovations blâmables, interdisent l’adoration des hommes et des pierres, et veillent à la pureté de la croyance. En d’autres termes, la réponse marocaine affirme avec politesse mais fermeté que l’essence de l’Islam n’a pas attendu une leçon venue du Najd.

Le refus des accusations d’égarement

La réponse marocaine fixe ensuite une limite infranchissable. Elle refuse les accusations globales portées contre les musulmans sunnites et rejette toute logique doctrinale menant à l’excommunication abusive.

Une doctrine marocaine claire et assumée

Face aux critiques wahhabites, les savants de Fès réaffirment avec force l’architecture religieuse du Maroc. Cette identité n’est ni improvisée ni défensive : elle repose sur des fondements doctrinaux anciens, cohérents et reconnus.

La théologie ash’arite

Elle constitue le socle dogmatique officiel du Maroc. Elle offre une approche équilibrée de la croyance, loin des excès littéralistes et des dérives anthropomorphistes, garantissant ainsi la modération religieuse.

Le droit malikite

Il représente l'école juridique prédominante et le cadre normatif du pays. Ce rite se distingue par sa flexibilité, son pragmatisme et sa capacité à s'adapter aux réalités sociales tout en respectant les textes fondamentaux.

Le soufisme sunnite modéré

Axé sur la purification de l’âme selon la lignée de l’Imam al-Junayd, il défend une spiritualité conforme au Coran et à la Sunna. Il rejette les dérives tout en préservant la dimension spirituelle essentielle de l’Islam.

Illustration d'artisanes à Rabat travaillant sur de la broderie et des bijoux traditionnels, avec la Tour Hassan et un dôme blanc en arrière-plan, dans un médaillon ornementé.

Par cette réponse, le Maroc refuse toute soumission doctrinale au Najd et affirme sa propre orthodoxie.

La Khutba réformatrice

Le grand nettoyage intérieur

Une fois l’honneur doctrinal du Maroc défendu face à l’extérieur, Moulay Slimane se tourne vers l’intérieur du royaume. Il sait que la meilleure manière de résister aux influences étrangères est de réformer lui-même les dérives locales.

Il rédige alors une célèbre khutba, diffusée dans les mosquées du royaume. Ce texte prend la forme d’un avertissement solennel adressé au peuple et aux responsables des zaouïas.

Le sultan y condamne fermement les rassemblements tumultueux autour des mausolées, les sacrifices non conformes et les pratiques festives ajoutées à la religion sans fondement solide.

Cette initiative marque un tournant majeur dans l’histoire religieuse marocaine. Moulay Slimane y réalise une opération rare : introduire une réforme rigoureuse sans briser les fondements traditionnels du pays.

 

Decorative bronze medallion featuring the Kaaba at center, with intricate geometric patterns and Arabic script around the edge.

Réformer sans déraciner, purifier sans dissoudre : telle fut la méthode de Moulay Slimane.

 

Conclusion éditoriale

Le Maroc trace sa propre voie

L’échange entre le Najd et Fès ne fut pas un simple débat de doctrine. Il révéla deux visions différentes de la réforme religieuse : l’une fondée sur la rupture et l’accusation, l’autre sur la rectification, la science et l’équilibre.

En répondant avec fermeté, puis en réformant l’intérieur du royaume, Moulay Slimane protège durablement la spécificité religieuse marocaine. Il s’impose ainsi comme le souverain-savant qui sut défendre à la fois la croyance, la stabilité et l’identité spirituelle du Maroc.