L’ATTRIBUT DE LA PUISSANCE DIVINE (AL-QUDRA)

L’Attribut de la Puissance (al-Qudra), dans la théologie ash’arite telle qu’elle a été reçue et enseignée au Maghreb, appartient à la catégorie des sifât al-ma’ânî (صفات المعاني). Il s’agit de l’un des sept attributs positifs surajoutés à l’essence divine, distincts des attributs négatifs (tanzîhiyya) et de l’attribut de l’essence (nafsiyya). Ces sept attributs de sens sont : la Puissance (al-Qudra), la Volonté (al-Irâda), la Science (al-‘Ilm), la Vie (al-Hayât), l’Ouïe (al-Sam’), la Vue (al-Basar) et la Parole (al-Kalâm). À chacun d’eux correspond un attribut dit « moral » ou qualificatif (sifa ma’nawiyya) : pour la Qudra, il s’agit du fait qu’Allah est « Puissant » (qâdiran, قادرا).

Cette classification, que l’on retrouve formulée de façon canonique chez l’imam Abû ‘Abd Allâh Muhammad ibn Yûsuf al-Sanûsî al-Tilimsânî (m. 895H) dans son Umm al-Barâhîn, ne constitue pas une innovation propre à l’auteur tlemcénien : elle systématise un acquis doctrinal antérieur, commun à l’ensemble de l’école ash’arite, mais que les maîtres du Maghreb et d’al-Andalus ont reçu, enseigné et transmis selon une chaîne continue depuis le Ve siècle de l’hégire.

ثم يجب له تعالى سبع صفات تسمى صفاتِ المعاني وهي: القدرة والإرادة المتعلقتان بجميع الممكنات، والعلم المتعلق بجميع الواجبات والجائزات والمستحيلات…

« Il est ensuite obligatoire pour Allah sept attributs nommés attributs de sens (sifât al-ma’ânî), à savoir : la Puissance et la Volonté, lesquelles se rapportent à tout ce qui est possible (mumkinât) ; la Science, qui se rapporte à tout ce qui est obligatoire, possible et impossible… » (al-Sanûsî, Umm al-Barâhîn).

La Puissance divine se définit, dans ce cadre, comme un attribut éternel (qadîm), surajouté à l’essence, par lequel Allah fait exister ce qui était possible (mumkin) et le fait cesser d’exister selon Son choix libre, sans que rien ne L’y contraigne ni ne L’en empêche. Sa relation (ta’alluq) porte sur l’ensemble des possibles (jamî’ al-mumkinât), à l’exclusion du nécessaire (wâjib) et de l’impossible (mustahîl), lesquels échappent par définition à toute puissance, y compris la Puissance divine — non par limitation de celle-ci, mais parce que le nécessaire et l’impossible ne relèvent pas de la catégorie de ce qui peut être ou ne pas être.

La raison comme fondement et l’étendue de la Puissance divine

1. Le fondement scripturaire de la méditation rationnelle

Allah dit dans le Coran :

﴿ إِنَّ فِي خَلْقِ السَّمَاوَاتِ وَالأَرْضِ وَاخْتِلاَفِ اللَّيْلِ وَالنَّهَارِ لَآيَاتٍ لِأُوْلِي الألْبَابِ ﴾

 « Certes, dans la création des cieux et de la terre et dans le changement du jour et de la nuit, il y a des preuves pour ceux qui sont dotés de raison » (sourate Âli ‘Imrân, 3/190).

Dans ce verset (‘âyah), Allah nous indique que le monde est une preuve de Son existence ; ainsi selon la raison, les cieux, la terre et les autres créatures auraient pu ne pas exister ou exister à une autre époque, avec une autre forme, ou avec d’autres caractéristiques. L’existence de ces créatures signifie qu’il y a Un Créateur Qui les a spécifiées par le fait d’exister au lieu de ne pas exister, d’exister à cette époque plutôt qu’à une autre, d’avoir ces caractéristiques plutôt que d’autres.

Allah a incité Ses esclaves, dans le Coran, à observer et à méditer sur Sa création pour connaître Sa toute puissance. Allah dit :

﴿ أَوَلَمْ يَنظُرُوا في مَلَكُوتِ السَّمـٰواتِ والأرضِ ﴾

« Ne méditent-ils pas au sujet des cieux et de la terre ? » (sourate al-A’râf, 7/185). Ce verset (‘âyah) blâme le fait de ne pas méditer sur la création.

Allah dit dans le Coran au sujet des non-croyants :

﴿ وَقَالُوا لَوْ كُنَّا نَسْمَعُ أَوْ نَعْقِلُ مَا كُنَّا فِي أَصْحَابِ السَّعِيرِ ﴾

« et ils ont dit : si nous avions écouté [avec acceptation] ou si nous avions raisonné, nous n’aurions pas fait partie des gens de l’enfer » (sourate al-Moulk, 67/10).

Ces versets nous indiquent que la raison est une preuve dans la religion. Bien que le fondement de la religion soit le Coran et le hadîth, la raison est un témoin de la religion. Ainsi, rien de ce qui est parvenu dans la religion ne contredit la raison.

La raison est une caractéristique qu’Allah a créée dans l’être humain, par laquelle il distingue le bien du mal. Les trois créatures qui ont une âme et une raison sont les humains, les anges et les jinn.

2. Les trois catégories du jugement selon la raison

Un jugement, c’est le fait de confirmer une chose pour une chose ou de nier une chose pour une chose : par exemple, on dit que le monde a un début, donc on a confirmé le début pour le monde ; on dit aussi qu’Allah n’a pas de début, donc on a nié le début au sujet d’Allah.

Le jugement peut être selon la raison, comme les exemples précédents, ou selon l’habitude, comme de dire que telle nourriture se digère facilement et telle autre ne se digère pas facilement, ou que telle autre a un goût acide et telle autre un goût sucré ; le troisième jugement est selon la religion, comme de dire que les cinq prières sont obligatoires et que jeûner le mois de Cha’bân n’est pas obligatoire.

Ce qui est jugé selon la raison admet soit la confirmation seulement, soit la négation seulement, soit la confirmation ou la négation.

3. L’obligatoire, l’impossible et le possible selon la raison

L’obligatoire selon la raison est ce qui admet la confirmation seulement et n’admet donc pas la négation. Par exemple, un corps est obligatoirement limité, c’est-à-dire qu’il occupe un espace ; de même, le fait que la partie d’un objet soit inférieure au tout de cet objet. Ou encore, le fait qu’Allah soit exempt de début, c’est-à-dire qu’Il existe de toute éternité et ne dépend pas du temps. Le Seul Être Qui a l’existence obligatoire est Allah.

L’impossible selon la raison est ce qui admet la négation seulement et n’admet donc pas la confirmation. Par exemple, l’existence d’un associé à Allah est impossible selon la raison. De même, la réunion de deux choses opposées est impossible selon la raison, telles que le mouvement et l’immobilité, ou la vie et la mort ; ainsi il est impossible selon la raison qu’un objet soit en mouvement et immobile à la fois.

Le possible selon la raison est ce qui admet parfois la confirmation et parfois la négation. Par exemple, le corps admet le mouvement ou l’immobilité, telle forme ou une autre, telle couleur ou une autre, telle quantité ou une autre.

Ainsi, ce qui est possible selon la raison est ce dont la raison conçoit tant l’existence que la non-existence. C’est ce qui admet l’existence après le néant et l’anéantissement après l’existence : c’est l’ensemble des créatures. L’existence de ces créatures signifie qu’Allah, par Sa puissance, les a spécifiées par le fait d’exister au lieu de ne pas exister, d’exister à cette époque plutôt qu’à une autre, d’avoir ces caractéristiques plutôt que d’autres.

4. La Puissance d’Allah ne concerne que le possible

Par Sa puissance, Allah fait exister et anéantit ce qui admet l’existence et le néant, à savoir ce qui est possible selon la raison. Ainsi, la Puissance d’Allah concerne ce qui est possible selon la raison et ne concerne pas ce qui est obligatoire, ni ce qui est impossible selon la raison. En effet, l’impossible rationnel n’admet pas la confirmation, et l’obligatoire rationnel n’admet pas la négation.

Il n’est pas valable que la Puissance d’Allah concerne l’impossible rationnel, du fait que l’impossible rationnel n’admet pas la confirmation ; considérer cela possible, c’est inverser la réalité des choses, et ceci est absurde et comporte un blasphème. Considérer possible ce qui est impossible selon la raison comporte un démenti de la religion.

Ainsi, si un non-croyant dit : « Est-ce qu’Allah est capable de S’anéantir Lui-même, ou de créer un autre dieu que Lui, ou d’avoir un fils ? », nous lui disons que la Puissance d’Allah ne concerne pas ce qui est obligatoire selon la raison, ni ce qui est impossible selon la raison, mais concerne ce qui est possible selon la raison.

Répondre à cette question par « oui » est de la mécréance, car cela revient à attribuer à Allah l’anéantissement — ce qui contredit formellement Son attribut de Al-Baqa (l’Éternité d’existence, car s’anéantir implique une fin, alors qu’Il est le Vivant qui ne meurt pas) — ou à admettre l’existence d’un associé, sachant qu’un « autre dieu » serait par définition une créature ayant un début, ce qui annule sa divinité. Choses qui sont toutes impossibles selon la raison s’agissant d’Allah.

Et répondre par « Il en est incapable » est également de la mécréance, car cela revient à attribuer à Allah l’incapacité, ce qui est impossible selon la raison s’agissant de Lui. En effet, Allah n’a rien de tel que Lui, Il est caractérisé par tous les attributs de la perfection absolue, Il n’a pas été engendré et n’engendre point, et rien ne saurait L’atteindre ni Le limiter.

Fondements scripturaires directs de l’attribut (Coran et Sunna)

La démonstration rationnelle, chez tous les maîtres de l’école, est systématiquement doublée et confirmée par le texte révélé, conformément au principe ash’arite selon lequel la raison établit l’obligation de connaître, tandis que le texte en confirme et en précise le contenu.

Fondement coranique

﴿ إِنَّ اللَّهَ عَلَىٰ كُلِّ شَيْءٍ قَدِيرٌ ﴾

« Allah est certes puissant sur toute chose » — verset répété à de très nombreuses reprises dans le Coran (sourate al-Baqara, 2/20, 106, 109, 284 ; sourate Āl ʿImrān, 3/29 ; et ailleurs), constituant le fondement textuel le plus direct et le plus répété de l’attribut.

﴿ وَكَانَ اللَّهُ عَلَىٰ كُلِّ شَيْءٍ مُقْتَدِرًا ﴾

« Allah est de toute chose Très-Puissant » (sourate al-Kahf, 18/45 ; sourate al-Aḥzāb, 33/27).

 

﴿ لَهُ مُلْكُ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ ۖ يُحْيِي وَيُمِيتُ ۖ وَهُوَ عَلَىٰ كُلِّ شَيْءٍ قَدِيرٌ ﴾

« À Lui la royauté des cieux et de la terre ; Il fait vivre et Il fait mourir, et Il est puissant sur toute chose » (sourate al-Ḥadīd, 57/2).

﴿ خَلَقَ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضَ بِالْحَقِّ ۖ يُكَوِّرُ اللَّيْلَ عَلَى النَّهَارِ وَيُكَوِّرُ النَّهَارَ عَلَى اللَّيْلِ ﴾

« Il a créé les cieux et la terre en toute vérité ; Il enroule la nuit sur le jour et enroule le jour sur la nuit… » (sourate al-Zumar, 39/5) — verset que les commentateurs maghrébins citent comme preuve de la Puissance divine à l’œuvre dans l’ordre cosmique observable, argument rejoignant la preuve rationnelle par l’iḥkām.

 

﴿ أَوَلَيْسَ الَّذِي خَلَقَ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضَ بِقَادِرٍ عَلَىٰ أَن يَخْلُقَ مِثْلَهُم ۚ بَلَىٰ وَهُوَ الْخَلَّاقُ الْعَلِيمُ ﴾

« Celui qui a créé les cieux et la terre n’est-Il pas capable de créer leurs semblables ? Si, et Il est le Créateur, l’Omniscient. » (sourate Yā-Sīn, 36/81) — verset mobilisé par les mutakallimūn comme preuve directe que la Puissance divine, ayant produit le monde entier, n’est nullement épuisée ni limitée par cet acte.

Fondement prophétique

﴿ اللَّهُمَّ إِنِّي أَسْتَخِيرُكَ بِعِلْمِكَ، وَأَسْتَقْدِرُكَ بِقُدْرَتِكَ، وَأَسْأَلُكَ مِنْ فَضْلِكَ الْعَظِيمِ، فَإِنَّكَ تَقْدِرُ وَلَا أَقْدِرُ، وَتَعْلَمُ وَلَا أَعْلَمُ، وَأَنْتَ عَلَّامُ الْغُيُوبِ ﴾

« Ô Allah, je Te demande de me guider par Ta science, et je Te demande de me donner la capacité par Ta Puissance, et je Te demande de Ta grâce immense, car Tu es Puissant et je ne le suis pas, Tu sais et je ne sais pas, et Tu es Celui qui connaît parfaitement les choses cachées. » Il s’agit de l’invocation de l’istikhāra, rapportée par Jābir ibn ʿAbdillāh et consignée par al-Bukhārī (n° 1162, Kitāb al-Daʿawāt) dans son Ṣaḥīḥ. Le Prophète Mouhammed ﷺ y invoque nommément la Puissance (qudra) d’Allah comme principe distinct de Sa Science, ce qui atteste, dans la langue prophétique elle-même, la reconnaissance de la Puissance divine comme attribut opératoire distinct sur lequel le croyant fonde sa propre confiance et sa remise (tafwīḍ) dans les affaires qui le dépassent.

IV. Le fondement rationnel général (al-dalīl al-ʿaqlī) selon l’école

L’argumentation rationnelle commune à l’ensemble de l’école ash’arite malikite du Maghreb repose sur le raisonnement suivant : le monde (al-ʿālam), avec tout ce qu’il comporte de corps et d’accidents, est manifestement advenu (ḥādith) après n’avoir pas été. Or tout ce qui advient a nécessairement une Origine (muḥdith) qui le fait advenir. Cette Origine ne saurait faire advenir quoi que ce soit si elle n’était elle-même dotée de la Puissance : l’impuissant (al-ʿājiz) ne peut, par définition, rien produire. Il s’ensuit nécessairement qu’Allah, Origine du monde, est doté de la Puissance de toute éternité, cet attribut Lui appartenant en propre et ne pouvant procéder que de Son essence. Ce raisonnement, hérité d’Abū al-Ḥasan al-Ashʿarī et de ses grands continuateurs orientaux (al-Bāqillānī, al-Juwaynī), fut repris, condensé et scolarisé par les savants malikites du Maghreb et d’al-Andalus, qui l’exposèrent sous des formes de plus en plus resserrées, jusqu’à la formule versifiée d’Ibn ʿĀshir.

1. La preuve par l’origination du monde (ḥudūth al-ʿālam)

L’argument central, commun à tous les maîtres cités, procède en trois temps : (1) le monde — corps et accidents — est composé d’éléments soumis au changement, donc contingent et nécessairement originé (ḥādith) ; (2) tout ce qui est originé requiert un agent qui le fasse passer du néant à l’existence ; (3) un tel passage ne peut être opéré que par un agent doté de Puissance réelle sur cet effet, car ce qui est dépourvu de puissance (ʿājiz) ne peut, par définition, produire aucun effet. Il s’ensuit qu’Allah, Créateur du monde entier, possède une Puissance qui embrasse l’ensemble des possibles, sans restriction de nombre, de temps ou de degré.

2. La preuve par la cohérence et la précision de l’acte créateur (iḥkām et itqān)

Un second argument, de nature plus empirique, s’appuie sur l’ordre, la précision et l’agencement harmonieux observables dans la création — argument que le Coran lui-même met en avant à plusieurs reprises. La cohérence d’un édifice aussi vaste et diversifié que l’univers exclut le hasard ou la simple nécessité aveugle de nature, et requiert un Agent à la fois savant et puissant, agissant par choix libre. Les mutakallimūn maghrébins articulent ainsi la Qudra à la Science (al-ʿIlm) et à la Volonté (al-Irāda) : un acte parfaitement agencé suppose que celui qui le produit sache ce qu’il fait, veuille le produire ainsi plutôt qu’autrement, et ait la puissance effective de le réaliser.

3. Réfutation des thèses adverses

— La Muʿtazila : en professant que la Puissance divine est en quelque sorte tenue par des critères de bien et de convenance envers les serviteurs (al-ṣalāḥ wa-l-aṣlaḥ), et en attribuant aux serviteurs eux-mêmes la création réelle de leurs actes propres (khalq al-afʿāl), les muʿtazilites limitent, aux yeux des ash’arites maghrébins, l’étendue et l’unicité de la Puissance divine, laquelle doit au contraire demeurer seule créatrice de toute chose, y compris des actes des créatures.

— Les Jahmiyya et certains courants déterministes : en réduisant l’action créatrice à une nécessité qui s’imposerait à Allah, ces courants sont réfutés au nom même de la définition de la Qudra comme capacité de faire ou de ne pas faire selon un choix libre ; une puissance contrainte par nécessité n’est plus, selon les mutakallimūn, une puissance véritable mais une simple causalité naturelle.

— Les philosophes (al-falāsifa) : leur thèse de l’émanation nécessaire du monde à partir du Premier Principe, sans volonté ni choix, est rejetée par al-Qāḍī ʿIyāḍ et l’ensemble de l’école comme incompatible avec la liberté absolue de la Puissance divine, seule à même de rendre compte de la possibilité des miracles et de la rupture des habitudes.

— La Qadariyya : à l’inverse des jahmites, ce courant attribue aux serviteurs une puissance créatrice indépendante sur leurs propres actes, ce que les malikites-ash’arites du Maghreb rejettent également au nom de l’unicité de la Puissance créatrice, tout en maintenant — par la théorie de l’acquisition (al-kasb) — la responsabilité morale du serviteur sans lui accorder de pouvoir créateur propre.

Trajectoire historique à travers les grands maîtres malikites-ash’arites

1. Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî (m. 386H/996)

Surnommé « le petit Mālik » (Mālik al-ṣaghīr) et « calife de Mālik » par la tradition malikite, l’imam kairouanais ouvre sa Risāla par une profession de foi (muqaddima ʿaqadiyya) qui pose les fondements de la croyance en Allah avant même d’aborder les prescriptions du fiqh — signe de l’ordre logique retenu par l’école : la connaissance des attributs divins précède et fonde la pratique.

﴿ اعْلَمْ أَنَّ مِنْ أُصُولِ الْإِيمَانِ وَوَاجِبِ عُقُودِ الدِّيَانَةِ: التَّصْدِيقَ بِالْقَلْبِ، وَالْقَوْلَ بِاللِّسَانِ: أَنَّ اللَّهَ وَاحِدٌ لَا شَرِيكَ لَهُ … حَيٌّ لَا يَمُوتُ، عَالِمٌ لَا يَجْهَلُ، قَادِرٌ لَا يَعْجِزُ، لَا تُدْرِكُهُ الْأَبْصَارُ وَلَا تُحِيطُ بِهِ الْأَفْكَارُ ﴾

« Sache que, parmi les fondements de la foi et les obligations de l’engagement religieux, il y a la conviction du cœur et l’énonciation par la langue qu’Allah est Un, sans associé […] Vivant qui ne meurt pas, Savant qui n’ignore rien, Puissant qui ne connaît nulle impuissance ; les regards ne L’atteignent pas et les pensées ne Le cernent pas. » Cet incipit doctrinal ouvre la Muqaddima théologique de la Risāla, texte de référence de l’école malikite maghrébine.

Preuve rationnelle et/ou scripturaire mobilisée

Ibn Abī Zayd inscrit al-Qudra (« qādir lā yaʿjazu », Puissant qui ne connaît nulle impuissance) parmi les attributs premiers dont la confession verbale et la conviction intérieure sont d’obligation absolue, aux côtés de la Vie et de la Science, avant même l’exposé des branches du fiqh. La formule négative « lā yaʿjazu » exclut explicitement toute limite à la Puissance divine, fermant la porte à l’anthropomorphisme comme au déni. Bien que la Risāla ne développe pas une démonstration kalamique élaborée de la Qudra selon l’appareil technique que fixeront plus tard les mutakallimūn, elle affirme sans ambiguïté qu’Allah est agissant par Sa volonté et Sa puissance propres, créateur de toute chose, et que rien ne Lui est semblable dans cet attribut. Cette profession de foi, mémorisée pendant des siècles dans tout le Maghreb, a constitué le terreau doctrinal sur lequel l’ash’arisme malikite s’est ensuite greffé sans rupture perçue par les générations suivantes.

2. Al-Qâdî Abû Bakr al-Bâqillânî (m. 403H/1013)

Bien que né à Baṣra, al-Bāqillānī est le grand théoricien du kalām ash’arite selon le madhhab malikite, et son autorité a été reçue sans réserve par l’ensemble de l’école malikite-ash’arite d’al-Andalus et du Maghreb, qui l’ont considéré comme l’un des leurs par le rite.

﴿ الْحَمْدُ لِلَّهِ ذِي الْقُدْرَةِ وَالْجَلَالِ، وَالْعَظَمَةِ وَالْكَمَالِ ﴾

« Louange à Allah, détenteur de la puissance et de la majesté, de la magnificence et de la perfection. » Ainsi s’ouvre le Kitāb al-Inṣāf (« Livre de l’équité »), où al-Bāqillānī place la Puissance divine (al-qudra) au tout premier rang des attributs par lesquels il introduit son exposé doctrinal, avant même de développer les preuves rationnelles de l’origination du monde et de son Origine.

Preuve rationnelle et/ou scripturaire mobilisée

Al-Bāqillānī, considéré comme le plus rigoureux des continuateurs d’al-Ashʿarī, développe par ailleurs dans le Tamhīd al-awāʾil wa talkhīṣ al-dalāʾil la démonstration selon laquelle Allah est « éternellement Vivant, Savant, Puissant », ces trois attributs se déduisant conjointement de la démonstration de l’origination du monde. Il fonde cette démonstration sur la théorie atomiste-occasionnaliste propre à l’école ash’arite : le monde entier — substances et accidents — est composé d’éléments contingents (jāʾiz al-wujūd), lesquels ont un commencement (ḥādith). Or tout ce qui a un commencement requiert nécessairement un agent qui le fasse advenir du néant à l’existence ; et cet agent ne peut produire l’effet que s’il possède la Puissance sur cet effet. Al-Bāqillānī en conclut que Celui qui a fait exister l’univers entier, dans toute sa diversité et sa précision, possède nécessairement une Puissance qui s’étend à tout possible, à l’exclusion de toute limite de temps, de lieu ou de degré. Il précise également — nuance qui lui est propre au sein de l’école — que la capacité créée de l’homme (al-qudra al-ḥādith) accompagne l’acte humain sans en être la cause indépendante, l’acte demeurant intégralement créé par la Puissance éternelle d’Allah seul.

3. Al-Qâdî ‘Iyâd ibn Mûsâ al-Sabtî (m. 544H/1149)

Originaire de Ceuta, magistrat et grand traditionniste andalou-maghrébin, al-Qāḍī ʿIyāḍ s’inscrit dans la continuité ash’arite sur la question des attributs divins.

﴿ اللَّهُ سُبْحَانَهُ مَوْصُوفٌ بِالْقُدْرَةِ التَّامَّةِ الَّتِي لَا يَعْجِزُهَا شَيْءٌ، وَلَا يَخْرُجُ عَنْ إِحَاطَتِهَا مُمْكِنٌ، وَهُوَ الْمُنْفَرِدُ بِخَلْقِ كُلِّ كَائِنٍ وَإِيجَادِهِ ﴾

« Allah, gloire à Lui, est qualifié de la Puissance parfaite que rien ne saurait mettre en échec, et dont l’emprise embrasse tout possible ; Il est Seul à créer et à faire exister tout être. » Cette formulation, conforme à la doctrine ash’arite qu’expose al-Qāḍī ʿIyāḍ dans ses écrits doctrinaux, en particulier dans les prolégomènes théologiques de son œuvre, situe la Puissance divine au fondement même de la création de tout être contingent.

Preuve rationnelle et/ou scripturaire mobilisée

Sa célèbre défense de la transcendance et de la perfection du Prophète Mouhammed ﷺ dans al-Shifāʾ bi-taʿrīf ḥuqūq al-Muṣṭafā présuppose constamment la doctrine des attributs divins, dont la Puissance, comme fondement des miracles prophétiques (muʿjizāt) : c’est parce qu’Allah est absolument Puissant sur tout possible qu’Il peut, à titre de confirmation de la mission de Ses envoyés, faire advenir des événements qui rompent le cours habituel des choses (kharq al-ʿāda) — ces ruptures n’étant nullement des exceptions à la Puissance divine, mais au contraire des manifestations directes de son étendue totale sur tout ce qui est possible en soi. Al-Qāḍī ʿIyāḍ s’oppose sur ce point aux philosophes (falāsifa) qui enferment l’action divine dans une nécessité de nature, position jugée incompatible avec la liberté absolue de la Puissance divine que professe l’école.

Al-Salālijī al-Fāsī (m. 574 H / 1178)

﴿ يَجِبُ أَنْ يُعْتَقَدَ أَنَّ اللَّهَ تَعَالَى قَادِرٌ، وَالْقُدْرَةُ صِفَةٌ أَزَلِيَّةٌ قَائِمَةٌ بِذَاتِهِ تَعَالَى، بِهَا أَوْجَدَ الْمُمْكِنَاتِ وَأَعْدَمَهَا، وَتَتَعَلَّقُ بِجَمِيعِ الْمُمْكِنَاتِ تَعَلُّقًا وَاحِدًا لَا تَفَاضُلَ فِيهِ ﴾

« Il est obligatoire de croire qu’Allah, exalté soit-Il, est Puissant ; la Puissance est un attribut éternel subsistant en Son essence, par lequel Il fait exister les possibles et les anéantit, et qui se rapporte à l’ensemble des possibles d’un seul et même rapport, sans aucune gradation. » Cet enseignement correspond à la doctrine exposée par al-Salālijī dans son ʿAqīda Burhāniyya (« Credo de la démonstration »), texte fondateur de l’enseignement théologique au Maghreb, déjà objet d’une traduction française antérieure au sein de ce même travail.

Preuve rationnelle et/ou scripturaire mobilisée

Maître de kalām à la mosquée al-Qarawiyyīn de Fès, al-Salālijī condense dans sa Burhāniyya l’ensemble de la doctrine ash’arite reçue d’al-Juwaynī par l’intermédiaire de son maître Ibn al-Ishbīlī, et la précision selon laquelle la Puissance divine se rapporte à tous les possibles « d’un seul et même rapport, sans gradation » (taʿalluqan wāḥidan lā tafāḍula fīhi) exclut toute idée qu’un acte divin puisse être « plus facile » qu’un autre pour Allah, contrairement à ce que suggérerait une lecture littéraliste de certains versets.

4. Al-Sanûsî (m. 895H/1490)

Muḥammad ibn Yūsuf al-Sanūsī al-Tilimsānī systématise, dans Umm al-Barāhīn et son propre commentaire (Sharḥ Umm al-Barāhīn) ainsi que dans sa ʿAqīda al-Wusṭā, la démonstration rationnelle de chacun des vingt attributs obligatoires, dont la Qudra, dernier grand systématisateur de l’école.

﴿ ثُمَّ يَجِبُ لَهُ تَعَالَى سَبْعُ صِفَاتٍ تُسَمَّى صِفَاتِ الْمَعَانِي، وَهِيَ: الْقُدْرَةُ وَالْإِرَادَةُ الْمُتَعَلِّقَتَانِ بِجَمِيعِ الْمُمْكِنَاتِ … وَيَلْزَمُ أَيْضًا أَنْ يَكُونَ مُحْدِثُ الْعَالَمِ قَادِرًا، وَإِلَّا لَمَا أَوْجَدَ شَيْئًا مِنَ الْعَالَمِ ﴾

« Il Lui est ensuite obligatoire, exalté soit-Il, sept attributs appelés attributs de sens, qui sont : la Puissance et la Volonté, lesquelles se rapportent à l’ensemble des possibles […] Il s’impose également que l’Origine du monde soit Puissante, faute de quoi Elle n’aurait rien fait exister du monde. » Le premier extrait provient de l’ʿAqīda al-Sanūsiyya (Umm al-Barāhīn), le second de sa Wusṭā (ʿAqīda al-Wusṭā), où le raisonnement démonstratif est développé de façon plus détaillée.

Preuve rationnelle et/ou scripturaire mobilisée

Al-Sanūsī offre la formulation la plus condensée et la plus pédagogique de la preuve rationnelle : puisque le monde est manifestement advenu et que rien n’advient sans une Origine puissante qui le fasse advenir, il est rationnellement nécessaire (wājib ʿaqlan) qu’Allah soit qualifié de la Puissance, cet attribut se rapportant, comme la Volonté, à l’universalité des possibles (al-mumkināt), sans exception. Il articule cette preuve autour de la contingence du monde (ḥudūth al-ʿālam) : les corps et les accidents observables sont soumis au changement et à la succession d’états contraires, ce qui prouve leur caractère contingent (jāʾiz), donc leur besoin d’un Créateur qui les fasse exister par pure Puissance, sans qu’aucune nécessité naturelle ne s’impose à Lui. Al-Sanūsī insiste également sur le fait que l’ignorance humaine des perfections divines qui ne sont établies par aucune preuve rationnelle ou scripturaire explicite n’engage pas la responsabilité du croyant — précision méthodologique qui protège la doctrine contre toute extension spéculative non fondée, tout en maintenant fermement l’obligation de connaître en détail les vingt attributs, dont la Puissance, sur preuve.

5. Ibn ‘Âshir (m. 1040H/1631) et le commentaire de Mayyâra al-Fâsî (m. 1072H/1662)

Le Fassi ʿAbd al-Wāḥid Ibn ʿĀshir intègre, dans son poème pédagogique al-Murshid al-Muʿīn ʿalā al-ḍarūrī min ʿulūm al-dīn, la profession de foi ash’arite dans son volet ʿaqadī, reprenant la liste des sept ṣifāt al-maʿānī — dont la Qudra — telle que fixée par al-Sanūsī.

﴿ لَوْ لَمْ يَكُنْ حَيًّا مُرِيدًا عَالِمًا *** وَقَادِرًا لَمَا رَأَيْتَ عَالَمًا ﴾

« S’Il n’était Vivant, Voulant, Savant, et Puissant, tu ne verrais aucun monde. » Ce vers, extrait de la partie théologique du Murshid al-Muʿīn ʿalā al-ḍarūrī min ʿulūm al-dīn, condense en un seul hémistiche la preuve rationnelle de la Puissance divine, destinée à la mémorisation par les élèves du Maghreb depuis près de quatre siècles.

Preuve rationnelle et/ou scripturaire mobilisée

En un seul vers, Ibn ʿĀshir tire argument de l’existence même du monde sensible : ce monde étant manifestement observable (« tu ne verrais aucun monde »), son existence atteste nécessairement que son Origine est dotée des quatre attributs conjoints de Vie, de Volonté, de Science et de Puissance, aucun de ces quatre ne pouvant manquer sans que l’univers observé ne puisse exister. La Puissance y est ainsi placée au terme de l’énumération comme condition ultime de l’acte de création.

Mayyāra al-Fāsī (999–1072 H / 1591–1662)

C’est le commentaire de Muḥammad ibn Aḥmad Mayyāra al-Fāsī, connu sous le nom d’al-Durr al-Thamīn wa-l-Mawrid al-Maʿīn, qui explicite l’appareil démonstratif du vers d’Ibn ʿĀshir à l’usage des étudiants du Maghreb.

﴿ مَعْنَى قَوْلِهِ: «وَقَادِرًا» أَيْ لَوْ لَمْ يَكُنِ الْمُحْدِثُ لِهَذَا الْعَالَمِ قَادِرًا لَمَا صَحَّ مِنْهُ إِيجَادُهُ، إِذِ الْعَاجِزُ لَا يُوجِدُ شَيْئًا، فَوُجُودُ الْعَالَمِ دَلِيلٌ قَاطِعٌ عَلَى قُدْرَةِ مُحْدِثِهِ ﴾

« Le sens de sa parole « et Puissant » est que si l’Origine de ce monde n’était pas Puissante, il ne Lui aurait pas été possible de le faire exister, car l’impuissant ne fait exister aucune chose ; l’existence du monde constitue donc une preuve décisive de la Puissance de son Origine. » Ainsi Mayyāra al-Fāsī commente-t-il, dans son Durr al-thamīn (« Perle précieuse »), le vers d’Ibn ʿĀshir cité plus haut.

Preuve rationnelle et/ou scripturaire mobilisée

Mayyāra, principal commentateur du Murshid al-Muʿīn, explicite le syllogisme implicite dans le vers de son devancier : l’existence effective et observable du monde ne peut s’expliquer, en dernière analyse, que par une Origine dotée de Puissance, l’impuissance étant par définition incapable de produire quoi que ce soit. La Puissance y est présentée comme l’attribut par lequel Allah rend effectif (yuʾaththir) tout possible sans intermédiaire nécessaire et sans contrainte, ce qui distingue la position ash’arite aussi bien de la thèse muʿtazilite — qui limite l’efficience de la puissance divine par des critères de convenance (al-ṣalāḥ wa-l-aṣlaḥ) — que de la thèse des philosophes qui la réduisent à une émanation nécessaire de nature. Ce commentaire scolastique assura, à travers les générations d’étudiants du Maghreb, la transmission pédagogique du raisonnement rationnel sur al-Qudra jusqu’à l’époque contemporaine ; cette œuvre pédagogique est encore enseignée aujourd’hui dans l’enseignement traditionnel marocain (al-taʿlīm al-ʿatīq).

Synthèse de la continuité doctrinale

De la profession de foi sobre d’Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî au IVe siècle de l’hégire, à l’appareil démonstratif technique d’al-Bâqillânî, en passant par la mobilisation apologétique d’al-Qâdî ‘Iyâd au service de la preuve prophétique, jusqu’à la systématisation pédagogique d’al-Sanûsî puis d’Ibn ‘Âshir et de Mayyâra al-Fâsî, la doctrine de la Qudra divine présente, chez les malikites-ash’arites du Maghreb et d’al-Andalus, une remarquable continuité de fond : unicité absolue de la Puissance créatrice, liberté de l’acte divin non soumis à nécessité de nature, étendue de cette Puissance sur tout possible à l’exclusion du nécessaire et de l’impossible, et articulation constante avec la Science et la Volonté divines. Cette continuité, portée sur près de sept siècles par une chaîne ininterrompue de maîtres, explique la place que continue d’occuper cette doctrine dans l’enseignement traditionnel maghrébin contemporain.