La conquête islamique constitue le point de départ de l’étape précédant l’État idrisside au Maghreb extrême, une période considérée comme fondatrice et complexe. Durant celle-ci, le Maghreb est passé d’un espace politique subordonné à deux empires à un espace progressivement islamique.
Cette phase a connu des transformations politiques et doctrinales qui ont préparé le terrain pour l’établissement du premier État central indépendant par Idriss, fils de ‘Abdullah, fils de Hasan, fils de Hasan, fils de ‘Ali, fils de Abou Talib.
Elle se caractérise par le rattachement initial du Maghreb au califat omeyyade, suivi par sa séparation politique à la suite de la révolte des Amazighs kharijites.
Cela a conduit à l’apparition de petits États et d’émirats locaux se disputant le pouvoir, avant l’émergence du système idrisside. Ce dernier est considéré comme le premier système central basé sur le pacte d’allégeance (Bay’a) au Maghreb.
Chapitre premier : La première conquête islamique et la rébellion kharijite
Le contact militaire islamique avec le Maghreb extrême a commencé dans la seconde moitié du premier siècle de l’Hégire, dans le cadre du mouvement d’expansion islamique en Ifriqiya et au Maghreb. ‘Ouqbah Ibn Nafi’ a atteint des régions du Maghreb extrême lors de son deuxième mandat. Son mouvement s’inscrivait dans un projet de consolidation de l’Islam à l’ouest, et non comme une simple campagne passagère.
Cette étape s’est terminée par son assassinat sur le chemin du retour. Ensuite, ce fut le tour de Moussa Ibn Noussayr, qui a achevé l’enracinement de la présence islamique dans de vastes régions. Ainsi, des zones du Maghreb extrême ont été rattachées administrativement et militairement au califat omeyyade en Orient. Grâce au ralliement des tribus amazighes, le Maghreb fut entièrement intégré à l’Empire omeyyade en l’an 708 apr. J.-C. / 90 de l’Hégire.
La conquête islamique du Maghreb extrême n’a pas été le remplacement soudain d’un système par un autre. Il s’agissait plutôt d’une longue transition où se sont entremêlés l’appel à l’Islam (Da’wah), l’allégeance, la guerre et les alliances avec les tribus locales.
Les montagnes, les campagnes et les régions intérieures sont restées moins soumises que les centres côtiers et les grandes métropoles. C’est pourquoi un décalage a persisté entre les régions où l’Islam a pénétré rapidement et celles qui ont nécessité plus de temps pour que l’autorité islamique s’y stabilise.
Les Amazighs du Maghreb extrême ont secrètement déclaré la révolte contre le sultan des Omeyyades. Ils ont chassé leurs gouverneurs, infligé des défaites répétées à leurs armées et beaucoup d’entre eux ont adopté le slogan des Kharijites sufrites, possiblement en raison des notions de justice et d’équité que leur doctrine prétendait inclure.
Cette révolte, dirigée par Maysara Al-Matghari en l’an 122 de l’Hégire / 740 apr. J.-C. depuis la région de Tanger, est connue sous le nom de rébellion des Kharijites. Elle a réussi à mettre fin à la présence politique du califat oriental au Maghreb extrême, préparant ainsi son indépendance définitive.
Maysara Al-Matghari s’était tenu avec une délégation amazighe devant la porte du calife Hicham Ibn ‘Abdel-Malik à Damas, demandant à le rencontrer pour exposer leurs griefs contre les gouverneurs arabes, mais l’autorisation d’entrer ne leur fut pas accordée. Ils retournèrent alors au Maghreb et déclenchèrent une révolte qui dura trois ans, séparant définitivement le Maghreb du califat islamique.
L’impact de la révolte kharijite sur la stabilité du pouvoir omeyyade au Maghreb extrême fut profond. La souveraineté du califat omeyyade sur le Maghreb disparut, ce qui ébranla son centre au point que des ambitieux convoitèrent sa chute, ce qui finit par arriver. Les Omeyyades conservèrent Kairouan et reprirent l’Andalousie, mais ils perdirent le Maghreb de manière définitive.
La révolte des Amazighs, que les sources historiques comptent parmi les rébellions kharijites de l’époque omeyyade, fut la première séparation réussie au sein du territoire du califat islamique. Sur les ruines du pouvoir omeyyade au Maghreb central et extrême, une nouvelle réalité politique s’est établie avec l’apparition de plusieurs émirats indépendants, dont certains dirigés par des Kharijites : le royaume de Tahert des Ibadites, le royaume de Sijilmassa des Sufrites, et l’émirat de Nekor des Malikites.
Chapitre deux : Le rôle des tribus amazighes dans la conquête islamique et leur expansion vers l’Andalousie
Après leur conversion à l’Islam, les Amazighs ont joué un rôle majeur dans l’achèvement des conquêtes du Maghreb. Ils ont également eu un rôle déterminant dans la conquête de l’Andalousie sous la direction de leur commandant Tariq Ibn Ziyad (que Dieu ta’ala lui fasse miséricorde), et ce, sous le califat des Omeyyades, à la fin du premier siècle de l’Hégire.
Le chef maghrébin Tariq Ibn Ziyad a mené ces tribus amazighes sous l’étendard vert de l’Islam, a entrepris la conquête de l’Europe et a pris le contrôle de la majeure partie de la péninsule ibérique. Une autre armée mixte, composée d’Arabes et d’Amazighs, est entrée en Andalousie en l’an 712 apr. J.-C., sous le commandement de Ibn Noussayr lui-même.
Lors de la conquête islamique de l’Andalousie, les Amazighs ont formé leurs propres unités militaires basées sur des allégeances tribales, avec peu de contacts avec les Arabes. Ils ont également mené des rébellions contre le gouverneur arabe dans le cadre du mouvement kharijite, ce qui a définitivement sapé les fondements du pouvoir omeyyade en Afrique du Nord.
Ils se sont distingués dans leurs batailles par une supériorité militaire remarquable et ont contribué efficacement à la conquête de l’Afrique du Nord et de l’Andalousie à l’ère de l’Islam. En effet, une part importante d’entre eux s’est alliée dès le début aux conquérants arabes. Ils ont intégré les armées de l’Islam et ont mené des batailles pour soumettre le reste de leurs frères.
Certaines idéologies séparatistes tentent de promouvoir une image conflictuelle entre les Amazighs et l’Islam, dépeignant l’Islam comme une forme d’« invasion » et les Amazighs comme les victimes de cette « invasion islamique ». C’est, avec certitude, une image fausse héritée du colonialisme.
Les documents de la conquête islamique révèlent des faits qui contredisent ce courant conflictuel. Ils prouvent sans l’ombre d’un doute que les tribus et autres factions amazighes ont constitué un noyau fondamental dans les armées de la conquête islamique qui se sont mises en marche pour ouvrir l’Andalousie, et à la suite de quoi la présence islamique s’y est maintenue pendant huit siècles ou plus.
Chapitre trois : Analyse de la nature du système de gouvernement au Maghreb avant l’État idrisside
Avant l’apparition des Idrissides, le Maghreb extrême était constitué de plusieurs petits États dont le pouvoir était disputé par diverses forces : au nord (l’État des Banou ‘Isam et l’État de Salih Ibn Mansour), au centre (l’État des Barghawata) et ailleurs (l’État des Banou Midrar).
Les historiens divergent quant aux expériences politiques qu’a connues le Maghreb. Des entités politiques sont apparues sur la scène maghrébine avant les Idrissides, telles que l’émirat des Banou Salih à Nekor et l’émirat des Banou Midrar à Sijilmassa, qui étaient des entités indépendantes.
La période précédant les Idrissides au Maghreb est considérée comme une époque de pluralisme politique et non d’un État central unifié. Ces émirats ne sont pas de simples détails marginaux ; ils constituent un élément essentiel pour comprendre le vide politique qui a précédé l’État idrisside.
De plus, cette étape révèle que l’Islam au Maghreb n’a pas suivi une voie unique et homogène, mais a connu une pluralité dans la compréhension, la pratique et l’organisation politique.
L’émirat des Barghawata est apparu au Maghreb arabe parmi un regroupement de tribus amazighes au cours du deuxième siècle de l’Hégire, par l’intermédiaire d’un homme issu de leurs rangs qui a prétendu à la prophétie. Il a inventé de nouvelles lois contraires à la religion, instauré 10 prières et modifié la manière de faire les ablutions. La fin de cet émirat est survenue aux mains de l’État des Almoravides.
En l’an 739, à Tanger, a éclaté l’étincelle de la première révolte kharijite au Maghreb, dirigée par le commandant maghrébin Maysara Al-Matghari, propageant les révoltes dans tout l’Occident islamique.
La situation s’est envenimée lorsque les Omeyyades ont nommé ‘Abdullah Ibn Al-Habbab comme gouverneur de Kairouan et ‘Omar Ibn ‘Oubaydillah Al-Mouradi comme gouverneur de Tanger. Ce dernier a tellement humilié les habitants qu’il les a utilisés pour les expéditions militaires sans leur reconnaître aucun mérite lors du partage du butin.
Le Maghreb a connu une forme d’autonomie ou d’indépendance qui s’est manifestée à travers cinq royaumes amazighs entre l’an 62 et 83 de l’Hégire, ainsi que le Maghreb central qui était sous autorité omeyyade directe.
Ces entités indépendantes indiquent une fragmentation du pouvoir central au Maghreb extrême, et nous enseignent que la description de la période antérieure aux Idrissides doit se fonder sur l’idée du pluralisme politique et non sur celle d’un État central unifié.
Chapitre quatre : Comparaison entre la nature du gouvernement omeyyade en Orient et au Maghreb au cours du deuxième siècle de l’Hégire
En analysant la trajectoire de l’État au Maghreb, nous nous concentrons sur les grandes étapes historiques et les systèmes politiques qui ont eu une dimension centrale. Il existe des divergences entre les historiens sur les expériences politiques qu’a connues le Maghreb, mais les entités politiques avant les Idrissides étaient indépendantes.
Après la consolidation de la conquête, le Maghreb extrême est entré dans une phase d’attachement politique au califat omeyyade, puis abbasside. Cependant, ce lien est resté faible en termes de contrôle direct, en raison de l’éloignement du centre, de la difficulté du terrain géographique, de la diversité des tribus et de la disparité des allégeances.
Avec le temps, des mouvements locaux et des émirats indépendants ou semi-indépendants sont apparus aux confins du pays, ce qui prouve que l’espace maghrébin n’était plus soumis à une autorité unique et cohésive.
Le pouvoir omeyyade en Orient était un système central fort, tandis qu’au Maghreb, le lien était faible en termes de contrôle direct. La situation au début était proche de celle de 711 apr. J.-C. : une partie intégrante du califat omeyyade, une province qui lui était subordonnée, mais en 740 apr. J.-C. / 122 H., elle s’en est définitivement séparée.
L’histoire du Maghreb extrême, de la conquête islamique jusqu’au colonialisme, montre que l’État, dans son sens central, n’existait pas au Maghreb avant les Idrissides ; il s’agissait plutôt d’entités multiples.
L’idée que la conquête islamique du Maghreb extrême se soit achevée sous l’ère de l’État abbasside est une erreur historique ; elle a eu lieu sous l’ère des Omeyyades, et c’est à cette époque que ‘Ouqbah Ibn Nafi’ est tombé en martyr.
Conclusion
Cette étape historique démontre que le Maghreb extrême avant l’État idrisside était un espace politique complexe. Il est passé de la première impulsion militaire à une conquête graduelle, puis d’un lien central faible avec le califat omeyyade à une séparation politique totale.
Ce processus a abouti à un pluralisme politique sous forme d’émirats et de petits États locaux. Ce vide politique et cet effondrement central ont préparé le terrain pour l’établissement du premier État central indépendant au Maghreb par Idriss Ibn ‘Abdullah. C’est lui qui a fondé le système d’allégeance (Bay’a), considéré aujourd’hui encore comme la source de légitimité du pouvoir au Maghreb.

