L’attribut de la Différence d’avec les Créatures (Al-Mukhâlafatuhu ta’âlâ lil-Ḥawâdith)

La Mukhālafatou lil-ḥawādith — « la différence d’Allah d’avec les choses créées » — est l’un des attributs négatifs (ṣifât salbiyya) obligatoires. Dans la synthèse classique de l’école ach’arite, elle occupe la quatrième place dans la liste canonique des vingt attributs (al-‘aqîda al-‘Ashriyya), après l’Existence (al-Wujûd), l’Antériorité sans commencement (al-Qidam) et la Subsistance sans fin (al-Baqâ’).

Le principe fondamental : Rien, absolument, ne ressemble à Allah — ni dans Son Essence (dhât), ni dans Ses attributs (ṣifât), ni dans Ses actes (af’âl). Les savants insistent sur le fait que cette différence est totale. Le partage du nom (al-ishtirâk fî al-ism) entre le Créateur et la créature (comme pour l’audition ou la vue) n’implique en rien un partage de la réalité (al-ishtirâk fî al-ḥaqîqa).

Implications théologiques : La transcendance absolue

1. Dieu n’est pas un corps Un corps est défini par une taille, une largeur, une épaisseur, une forme, des couleurs, et le besoin d’un endroit pour exister. Dire que Dieu est un corps est impossible, car cela contredirait Son Unicité. Puisque Dieu est le Créateur des corps, Il ne peut, par définition, être Lui-même un corps.

2. Dieu existe sans endroit ni direction Comme Dieu n’est pas un corps, Il n’est pas limité par un endroit ou une direction. Par conséquent :

  • Les six directions (haut, bas, devant, derrière, droite, gauche) ne Le concernent pas.

  • On ne dit pas que Dieu est « partout », mais qu’Il existe sans endroit.

  • Ceux qui connaissent vraiment Dieu croient qu’Il existe sans ressembler à quoi que ce soit.

Fondements scripturaires

A. Le Coran

1. Le verset-fondement (âyat al-tanzîh) Le verset le plus explicite, cité par l’ensemble des savants du Maghreb et d’al-Andalus, est :

﴾لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ وَهُوَ السَّمِيعُ الْبَصِيرُ﴿ « Rien ne Lui ressemble, et c’est Lui qui entend tout, qui voit tout » (Sourate al-Shûrâ, verset 11).

Le Qâḍî ‘Iyâḍ, dans son Chifâ’, souligne que ce verset suffit à établir que les termes que la Loi applique conjointement au Créateur et à la créature ne se rejoignent jamais dans leur réalité véritable, car les attributs de l’Éternel diffèrent par nature de ceux du créé.

2. La négation d’équivalence et d’imagination

  • Sur l’égalité : La sourate al-Ikhlâṣ confirme : ﴾وَلَمْ يَكُنْ لَهُ كُفُوًا أَحَدٌ﴿ « Et nul n’est égal à Lui » (v. 4), complétée par l’interdiction d’établir des similitudes (Sourate al-Naḥl, XVI, 74).

  • Sur l’imagination : Le Coran dit : ﴾الـحَمْدُ لِلَّه الَّذِي خَلَقَ السَّمَاوَاتِ وَالأَرْضَ وَجَعَلَ الظُّلُمَاتِ وَالنُّورَ﴿ « Louange à Dieu Qui a créé les cieux et la terre et a donné l’existence aux ténèbres et à la lumière ». Dieu ayant créé la lumière et les ténèbres, Il ne leur ressemble pas. Comme le disent les savants : « Quoi que tu imagines en ton esprit, Dieu en est différent » (mahmâ taṣawwarta bi-bâlika fa-Allâhu bi-khilâfi dhâlika).

Ibn al-‘Arabî al-Andalusî, dans al-Mutawassiṭ, associe à ces versets un troisième, tiré de la sourate Maryam, qu’il lit comme une interrogation rhétorique niant tout homonyme ou semblable à Allah :

﴿ هَلْ تَعْلَمُ لَهُ سَمِيًّا ﴾ [مريم : ٦٥]

« Lui connais-tu un homonyme ? » (Sourate Maryam, verset 65) — verset qu’Ibn al-‘Arabî glose lui-même d’un seul mot, « ay mathalan » (c’est-à-dire : un équivalent), complétant ainsi le faisceau scripturaire qu’il associe explicitement à al-Ikhlâṣ 4 et à al-Shûrâ (« laysa ka-mithlihi shay’ »).

B. Le Hadith : L’antériorité absolue

Sur le plan du hadith, les savants citent le rapport authentique (‘Imrân ibn Ḥuṣayn, rapporté par al-Bukhârî) où le Prophète ﷺ répond sur le commencement des choses :

« كَانَ اللهُ وَلَمْ يَكُنْ شَيْءٌ قَبْلَهُ » « Allah était, et rien n’était avant Lui ».

Note de fiabilité : Qu’il soit rapporté comme « rien avant Lui » (qablahu), « rien avec Lui » (ma’ahu) ou « rien en dehors de Lui » (ghayruhu), les commentateurs comme Ibn Ḥajar s’accordent sur la convergence de ces transmissions. Ce hadith établit l’antériorité absolue (al-qidam) et sert de fondement indirect à la mukhâlafa : ce qui n’a d’égal en antériorité ne peut avoir d’égal en essence.

Trajectoire historique chez les savants mâlikites-ach’arites du Maghreb et d’al-Andalus

La formalisation de cet attribut suit un cheminement continu, de la synthèse doctrinale reçue par l’école maghrébo-andalouse jusqu’à sa fixation didactique définitive dans les manuels marocains encore enseignés aujourd’hui.

Al-Qâḍî Abû Bakr al-Bâqillânî (m. 403 h / 1013)

Bien que rattaché à l’origine à Basra, al-Bâqillânî occupe une place à part dans cette généalogie : son autorité doctrinale a été pleinement reçue et intégrée par l’école mâlikite-ach’arite du Maghreb et d’al-Andalus, qui le considèrent comme l’un des piliers fondateurs de leur créance rationnelle. Son ouvrage al-Tamhîd (Tamhîd al-Awâ’il wa Talkhîṣ al-Dalâ’il) établit la démonstration rationnelle du caractère créé de l’univers (ḥudûth al-‘âlam), puis en déduit l’existence d’un Créateur nécessairement différent de Sa création. Le § 43 du Livre III (« Fî Wujûd Allâh wa Ṣifâtihi ») formule cette démonstration dans les termes suivants :

﴿ وَلَا يَجُوزُ أَنْ يَكُونَ صَانِعُ الْمُحْدَثَاتِ مُشْبِهًا لَهَا؛ لِأَنَّهُ لَوْ أَشْبَهَهَا لَكَانَ لَا يَخْلُو أَنْ يُشْبِهَهَا فِي الْجِنْسِ أَوْ فِي الصُّورَةِ. وَلَوْ أَشْبَهَهَا فِي الْجِنْسِ، لَكَانَ مُحْدَثًا كَهِيَ، وَلَكَانَتْ قَدِيمَةً كَمَا أَنَّهُ قَدِيمٌ؛ لِأَنَّ الْمُتَشَابِهَيْنِ هُمَا مَا سَدَّ أَحَدُهُمَا مَسَدَّ صَاحِبِهِ وَنَابَ مَنَابَهُ. وَدَلِيلُ ذَلِكَ أَنَّ السَّوَادَيْنِ الْمُتَشَابِهَيْنِ يَسُدَّانِ فِي الْمَنْظَرِ مَسَدًّا وَاحِدًا، وَكَذَلِكَ الْبَيَاضَانِ وَالتَّأْلِيفَانِ ﴾

« Il n’est pas permis que le Créateur des choses créées leur ressemble ; car s’Il leur ressemblait, cette ressemblance ne pourrait manquer d’être soit de genre, soit de forme. Or, s’Il leur ressemblait en genre, Il serait créé comme elles, et elles seraient éternelles sans commencement comme Il l’est Lui-même — car deux choses semblables sont celles dont l’une occupe exactement la place de l’autre et en tient lieu. La preuve en est que deux noirceurs semblables occupent, dans la perception visuelle, une seule et même place, et il en va de même pour deux blancheurs et deux compositions [semblables]. »

C’est de cette matrice bâqillânienne — la démonstration de la mukhâlafa par la voie de la contingence des choses créées et de la définition rigoureuse du semblable — que dériveront, un siècle et demi plus tard, les formulations andalouses puis, trois à cinq siècles plus tard, les formulations marocaines de l’attribut.

Abû al-Walîd Muḥammad ibn Aḥmad ibn Rushd al-Jadd (m. 520 h / 1126)

Shaykh incontesté des mâlikites de son temps et cadi de la Jamâ’a à Cordoue, grand-père du philosophe Ibn Rushd (Averroès), il ouvre son ouvrage de fiqh al-Muqaddimât al-Mumahhadât par un chapitre de créance intitulé « Sur l’Unicité d’Allah, Exalté et Glorifié, Ses Noms, et ce qui Lui revient comme attributs de Son Essence et de Ses Actes ». Il y formule l’attribut de la différence d’avec les créatures en des termes d’une grande densité, associant d’emblée la preuve scripturaire à la démonstration rationnelle :

فَاللهُ تَبَارَكَ وَتَعَالَى إِلَهٌ وَاحِدٌ قَدِيمٌ بِصِفَاتِهِ العُلَى وَأَسْمَائِهِ الحُسْنَى، لَا أَوَّلَ لِوُجُودِهِ، وَبَاقٍ أَبَدًا إِلَى غَيْرِ غَايَةٍ وَلَا انْتِهَاءٍ، تَعَالَى عَنْ مُشَابَهَةِ الْمَخْلُوقَاتِ، وَارْتَفَعَ عَنْ مُمَاثَلَةِ الْمُحْدَثَاتِ، لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ وَهُوَ السَّمِيعُ الْبَصِيرُ

« Allah, béni et exalté soit-Il, est une divinité unique, antérieure sans commencement par Ses attributs sublimes et Ses plus beaux Noms, dont l’existence n’a pas de premier terme, et qui subsiste à jamais sans fin ni terme — Il est trop élevé pour ressembler aux créatures, et trop haut pour être assimilé aux choses engendrées — rien ne Lui ressemble, et c’est Lui qui entend tout, qui voit tout. »

Il ajoute immédiatement que l’ensemble de ces vérités est établi conjointement par les textes rapportés du Messager ﷺ et par les preuves de la raison — associant ainsi, dès l’ouverture de son exposé, fondement scripturaire et démonstration rationnelle, avant même de développer, plus loin dans le même chapitre, la preuve de l’unicité par le dalîl al-tamânu’ (l’argument de l’incompatibilité mutuelle de deux divinités).

Quelques pages plus loin, dans un faṣl consacré aux impossibles rationnels, Ibn Rushd al-Jadd donne à cet attribut sa mise en œuvre concrète, en énumérant les accidents propres aux corps créés qu’il faut nécessairement écarter d’Allah :

وَلَا يَجُوزُ عَلَيْهِ تَعَالَى مَا يَجُوزُ عَلَى الْجَوَاهِرِ وَالْأَجْسَامِ مِنَ الْحَرَكَةِ وَالسُّكُونِ وَالزَّوَالِ وَالِانْتِقَالِ وَالتَّغَيُّرِ وَالْمَنَافِعِ وَالْمَضَارِّ، وَلَا تَحْوِيهِ الْأَمْكِنَةُ وَلَا تُحِيطُ بِهِ الْأَزْمِنَةُ

« Et il n’est pas permis [d’attribuer] à Lui, exalté soit-Il, ce qui est permis pour les substances et les corps : le mouvement, le repos, la cessation, le déplacement, le changement, les profits et les préjudices ; et les lieux ne Le contiennent pas, ni les temps ne L’enveloppent. »

Abû Bakr ibn al-‘Arabî al-Ma’âfirî al-Andalusî (m. 543 h / 1148)

Cadi de Séville, disciple direct d’al-Ghazâlî lors de son séjour en Orient, Ibn al-‘Arabî consacre à cet attribut un développement approfondi dans son traité de kalâm al-Mutawassiṭ fî al-I’tiqâd wal-Radd ‘alâ man Khâlafa al-Sunna min Dhawî al-Bida’ wal-Ilḥâd. Il y reprend, presque mot pour mot, la formule catéchétique déjà rencontrée chez son contemporain exact Ibn Rushd al-Jadd :

﴿ وَلَا يَجُوزُ عَلَيْهِ تَعَالَى مَا يَجُوزُ عَلَى الْجَوَاهِرِ وَالْأَجْسَامِ مِنَ الْحَرَكَةِ وَالسُّكُونِ وَالزَّوَالِ وَالِانْتِقَالِ وَالتَّغَيُّرِ وَالْمَنَافِعِ وَالْمَضَارِّ، وَلَا تَحْوِيهِ الْأَمْكِنَةُ وَلَا تُحِيطُ بِهِ الْأَزْمِنَةُ ﴾

« Et il n’est pas permis [d’attribuer] à Lui, exalté soit-Il, ce qui est permis pour les substances et les corps : le mouvement, le repos, la cessation, le déplacement, le changement, les profits et les préjudices ; et les lieux ne Le contiennent pas, ni les temps ne L’enveloppent. »

Cette quasi-identité verbale entre deux cadis andalous exacts contemporains — l’un à Cordoue, l’autre à Séville — n’est pas fortuite : elle signale un vocabulaire catéchétique ach’arite déjà standardisé dans l’Andalus du VIe siècle de l’Hégire, antérieur à la fixation scolaire ultérieure d’al-Sanûsî.

Plus loin dans ce même chapitre, répondant à l’objection selon laquelle affirmer les attributs divins obligerait à Lui attribuer des organes, Ibn al-‘Arabî formule ce qu’il présente comme la quatrième réponse (jawâb râbi’) à cette difficulté :

﴿ وَصَحَّ أَنَّهُ لَا يَلْزَمُ مِنْ إِثْبَاتِ الصِّفَاتِ إِثْبَاتُ الْجَوَارِحِ وَالْأَدَوَاتِ الْمُقْتَضِيَاتِ لِلْمُمَاثَلَةِ؛ فَإِنَّا نُثْبِتُ سَمْعًا لَا بِأُذُنٍ، وَبَصَرًا لَا بِحَدَقَةٍ، وَكَلَامًا لَا بِلِسَانٍ، وَحَيَاةً لَا بِبِنْيَةٍ، وَعِلْمًا لَا بِقَلْبٍ، وَإِرَادَةً مِنْ غَيْرِ شَهْوَةٍ ﴾

« Et il est établi qu’affirmer les attributs [divins] n’oblige nullement à affirmer les organes et les instruments qui impliqueraient l’assimilation [aux créatures] : car nous affirmons une audition sans oreille, une vue sans pupille, une parole sans langue, une vie sans corps organique, une science sans cœur, et une volonté sans désir [charnel]. »

Cette énumération est l’exacte contrepartie positive de la formule négative déjà citée (« ni mouvement, ni repos… ») : elle applique la mukhâlafa non plus seulement aux accidents des corps, mais aux attributs eux-mêmes, dont chacun est affirmé pour Allah tout en niant l’instrument créé qui, chez l’homme, le rend possible — répondant ainsi directement à l’accusation de tachbîh que les tenants de la doctrine de la forme (al-ṣûra) et de la composition (al-tarkîb) faisaient peser sur l’affirmation des attributs divins.

Ibn al-‘Arabî reprend également, dans ce même traité, la définition technique de « deux semblables » (al-mithlayn) qu’il rapporte, via les Ḥudûd d’Ibn Fûrak, à Abû al-Ḥasan al-Ash’arî lui-même :

﴿ إِنَّ الْمِثْلَيْنِ مَا سَدَّ أَحَدُهُمَا مَسَدَّ الآخَرِ ﴾

« Deux semblables sont ceux dont l’un peut occuper exactement la place de l’autre [dans tout jugement rationnel qui leur est applicable]. »

 

Le Qâḍî ‘Iyâḍ ibn Mûsâ al-Yaḥṣubî (m. 544 h / 1149)

Originaire de Ceuta et cadi de Grenade, figure andalouse-maghrébine par excellence, le Qâḍî ‘Iyâḍ consacre, dans son al-Chifâ’ bi-Ta’rîf Ḥuqûq al-Muṣṭafâ, un chapitre entier — intitulé « Rappel touchant les attributs du Créateur et de la créature » — à la démonstration de cette différence absolue. Il y pose le principe suivant :

Allah, dans Son Unicité, Sa souveraineté, Son royaume, Ses plus beaux Noms et Ses attributs les plus élevés, ne ressemble à aucune de Ses créatures, et rien de Ses créatures ne Lui ressemble ; et ce que la Loi révélée applique conjointement au Créateur et à la créature ne se rejoint jamais dans la réalité véritable, car les attributs de l’Éternel diffèrent de ceux du créé — de même que Son Essence ne ressemble à aucune essence, de même Ses attributs ne ressemblent à aucun attribut créé, les attributs des créatures ne pouvant se séparer des accidents et des finalités contingentes, dont Allah est absolument exempt.

Formulation rendue en synthèse fidèle du texte du Qâḍî ‘Iyâḍ (Chifâ’, chapitre « Istidrâk fî ṣifât al-khâliq wal-makhlûq ») ; citation à distinguer, selon la méthodologie de cette série, d’une traduction verbatim strictement littérale.

Le Qâḍî ‘Iyâḍ y cite également, en la faisant sienne, la formule attribuée à Abû al-Ma’âlî al-Juwaynî selon laquelle celui qui s’arrête sur un objet atteint par sa pensée sombre dans l’assimilation (tachbîh), celui qui s’arrête sur la seule négation sombre dans l’annihilation (ta’ṭîl), et que seul celui qui affirme l’existence d’Allah tout en reconnaissant l’incapacité de saisir Sa réalité véritable réalise l’unicité authentique (tawḥîd).

Abû ‘Amr ‘Uthmân al-Salâlijî al-Fâsî (m. 574 h / 1178)

Théologien et soufi originaire de la région de Fès, formé sur le Kitâb al-Irshâd d’al-Juwaynî, al-Salâlijî occupe une place charnière dans l’histoire religieuse du Maroc : les historiographes lui attribuent le basculement des habitants de Fès d’une créance littéraliste, exposée au risque du tachbîh (assimilation anthropomorphique), vers la créance ach’arite — au point d’être désigné comme celui qui « sauva les gens de Fès de l’anthropomorphisme » (munqidh ahl Fâs min al-tajsîm).

Sa ‘Aqîda al-Burhâniyya, rédigée à l’origine pour son élève andalouse Khayrûna, devient le manuel de référence de l’enseignement acharite au Maghreb pendant plusieurs siècles, avant d’être supplantée par l’Umm al-Barâhîn d’al-Sanûsî. Or l’ordre même de son exposé y est significatif : après avoir établi l’Existence, l’Antériorité sans commencement et la Subsistance par soi du Créateur, elle enchaîne directement sur la démonstration scripturaire de Sa différence d’avec les créatures, en prenant pour fondement le verset laysa ka-mithlihi shay’ (al-Shûrâ, 11) — le même verset-fondement retenu par le Qâḍî ‘Iyâḍ une génération plus tôt.

Le texte même de l’al-‘Aqîda al-Burhâniyya, dans le passage consacré à cet attribut, formule la preuve rationnelle dans des termes qui préfigurent très exactement ce que reprendra al-Sanûsî trois siècles plus tard :

وَالدَّلِيلُ عَلَى أَنَّهُ تَعَالَى مُخَالِفٌ لِلْحَوَادِثِ: هُوَ أَنَّ كُلَّ مَوْجُودَيْنِ مُتَسَاوِيَيْنِ فِي جَمِيعِ صِفَاتِ النَّفْسِ، وَالرَّبُّ تَعَالَى مُقَدَّسٌ عَنْ جَمِيعِ سِمَاتِ الْجَوَاهِرِ وَالْأَعْرَاضِ

« La preuve qu’Il est, exalté soit-Il, différent des choses créées, est que deux existants quelconques égaux en tous les attributs de leur quiddité propre [doivent nécessairement partager le même statut] ; or le Seigneur, exalté soit-Il, est transcendant au-dessus de toutes les caractéristiques propres aux substances (jawâhir) et aux accidents (‘a’râḍ) [Il ne saurait donc être égal à elles en quiddité, ni partager leur statut de chose créée]. »

Citation verbatim établie à partir du manuscrit de l’al-‘Aqîda al-Burhâniyya, p. 25 (transmis par le contributeur de cette étude). Le raisonnement se poursuit au-delà du folio disponible ; seule l’articulation initiale de la preuve, dite qâ’idat ḥukm al-amthâl (la règle du statut commun des semblables), a pu être vérifiée verbatim ici.

Cette découverte est de portée méthodologique : la qâ’idat ḥukm al-amthâl, présentée plus loin dans cette étude comme un principe formulé par « des commentateurs postérieurs » à al-Sanûsî, apparaît en réalité déjà pleinement formée chez al-Salâlijî, trois siècles avant l’Umm al-Barâhîn. Al-Sanûsî en hérite donc plutôt qu’il ne l’invente — ce qui déplace d’autant l’origine de cette démonstration dans la chaîne de transmission maghrébine.

 

Abû ‘Abd Allâh Muḥammad ibn Yûsuf al-Sanûsî (m. 895 h / 1490)

Savant de Tlemcen, al-Sanûsî donne à l’attribut sa formulation démonstrative la plus rigoureuse et la plus diffusée dans l’ensemble du Maghreb, dans sa célèbre ‘Aqîda connue sous le nom d’Umm al-Barâhîn (« la Mère des démonstrations »). Il y énonce la preuve rationnelle de l’obligation de cet attribut dans les termes suivants :

وَأَمَّا بُرْهَانُ وُجُوبِ مُخَالَفَتِهِ تَعَالَى لِلْحَوَادِثِ فَلِأَنَّهُ لَوْ مَاثَلَ شَيْئًا مِنْهَا لَكَانَ حَادِثًا مِثْلَهَا، وَذَلِكَ مُحَالٌ لِمَا عَرَفْتَ مِنْ وُجُوبِ قِدَمِهِ تَعَالَى وَبَقَائِهِ

« Quant à la démonstration de l’obligation de Sa différence, exalté soit-Il, d’avec les choses créées : c’est que s’Il ressemblait en quoi que ce soit à l’une d’elles, Il serait créé comme elle — ce qui est impossible, puisqu’il a été établi que Son antériorité sans commencement et Sa subsistance sans fin Lui sont obligatoires. »

Cette démonstration, dite brahân al-tamâthul (démonstration par la ressemblance), deviendra le socle de l’enseignement de l’attribut dans l’ensemble des écoles du Maghreb, du fait de la diffusion considérable de l’Umm al-Barâhîn dans le cursus traditionnel mâlikite.

‘Abd al-Wâḥid ibn ‘Âchir (m. 1040 h / 1631) et le commentaire d’al-Mayyâra (m. 1072 h / 1662)

La fixation didactique définitive de l’attribut au Maroc intervient avec le Murshid al-Mu’în ‘alâ al-Ḍarûrî min ‘Ulûm al-Dîn d’Ibn ‘Âchir de Fès, poème encore mémorisé aujourd’hui dans l’enseignement traditionnel marocain (madâris ‘atîqa). L’auteur y résume l’attribut en un demi-vers :

وَخُلْفُهُ لِخَلْقِهِ بِلَا مِثَالْ  ***  وَوَحْدَةُ الذَّاتِ وَوَصْفٍ وَالْفِعَالْ

« Et Sa différence d’avec Sa création, sans aucun exemple ; et l’unicité de l’Essence, de l’attribut et de l’acte. »

Le commentaire de Muḥammad ibn Aḥmad al-Mayyâra (al-Durr al-Thamîn) glose ce vers en précisant que rien des choses créées ne Lui ressemble, exalté soit-Il, ni dans Son Essence, ni dans Ses attributs, ni dans Ses actes — reprenant ainsi, sept siècles après al-Bâqillânî et cinq siècles après le Qâḍî ‘Iyâḍ, la même formule tripartite (dhât / ṣifât / af’âl) qui traverse toute cette tradition.

L’abrégé de ce commentaire, le Mukhtaṣar al-Durr al-Thamîn wal-Mawrid al-Mu’în, précise la classification technique de l’attribut au sein des vingt attributs obligatoires :

الْقِسْمُ الثَّانِي: صِفَاتُ السَّلْبِ وَهِيَ خَمْسٌ: القِدَمُ وَالبَقَاءُ وَالمُخَالَفَةُ لِلْحَوَادِثِ وَالوَحْدَانِيَّةُ، سُمِّيَتْ بِذَلِكَ لِأَنَّ كُلَّ وَاحِدَةٍ مِنْهَا سَالِبَةٌ

« La deuxième catégorie [des attributs obligatoires] : les attributs négatifs (ṣifât al-salb), au nombre de cinq : l’Antériorité sans commencement, la Subsistance sans fin, [l’Unicité de l’adoration,] la Différence d’avec les choses créées, et l’Unicité [de l’Essence, des attributs et des actes]. Elles sont ainsi nommées car chacune d’elles nie [une imperfection]. »

Le même abrégé associe à chaque attribut son opposé rationnellement impossible ; celui qui correspond à la mukhâlafa y est désigné par un terme précis :

وَأَنْ يُمَاثَلَ

« …et qu’Il soit assimilé [à une chose créée] » — c’est-à-dire le tamthîl/tachbîh, présenté ici comme l’exact opposé, rationnellement impossible, de l’attribut de la mukhâlafa.

Les preuves rationnelles (‘adilla ‘aqliyya)

La démonstration par la ressemblance (burhân al-tamâthul)

Structure syllogistique retenue par l’ensemble de l’école : si Allah ressemblait à une chose créée, Il serait Lui-même créé comme elle ; or Il a été rationnellement établi qu’Il est éternel sans commencement (qadîm) et subsistant sans fin (bâqî) ; il est donc impossible qu’Il ressemble à une chose créée. Par contraposition : Allah est nécessairement différent de toute chose créée.

La règle du statut commun des semblables (qâ’idat ḥukm al-amthâl)

Principe complémentaire, formulé par les commentateurs postérieurs : « le statut des choses semblables, en matière d’obligation, d’impossibilité et de possibilité, est un seul et même statut. » Si Allah ressemblait aux choses créées, Il devrait partager avec elles ce qui leur est obligatoire — à savoir le caractère créé (al-ḥudûth) et le besoin d’autrui (al-iftiqâr) — ce qui reviendrait à réunir en une seule réalité deux contraires : l’éternité et le caractère créé. Or la réunion de deux contraires est rationnellement impossible.

Conclusion

De al-Bâqillânî à Ibn ‘Âchir et al-Mayyâra, en passant par Ibn al-‘Arabî al-Andalusî, le Qâḍî ‘Iyâḍ, al-Salâlijî et al-Sanûsî, la doctrine de la mukhâlafatuhu ta’âlâ lil-ḥawâdith présente, chez les savants mâlikites-ach’arites du Maghreb et d’al-Andalus, une remarquable continuité de contenu — la formule tripartite dhât / ṣifât / af’âl et le même verset-fondement laysa ka-mithlihi shay’ — sur fond d’une diversification des modes d’exposition : démonstration rationnelle savante chez al-Bâqillânî, architecture méthodologique des Noms divins chez Ibn al-‘Arabî, synthèse doctrinale nourrie de soufisme chez le Qâḍî ‘Iyâḍ, manuel scolaire fondateur de l’ach’arisme marocain chez al-Salâlijî, formalisation syllogistique chez al-Sanûsî, fixation mnémotechnique chez Ibn ‘Âchir. Cette trajectoire, qui court du Ve au XIe siècle de l’Hégire, illustre la manière dont l’école maghrébo-andalouse a su recevoir, affiner puis transmettre jusqu’à l’enseignement traditionnel contemporain un attribut central de la transcendance divine.