Moulay Bousselham (Abou Saïd Al-Misriyy)
Le saint égyptien du littoral atlantique — notice biographique révisée et augmentée
1. Identité, filiation et sources du nom
Moulay Bousselham : la tradition hagiographique marocaine ne transmet pas une identité unique et stabilisée pour ce saint : deux généalogies concurrentes circulent, et leur divergence mérite d'être exposée avant toute reconstitution biographique, plutôt que d'être gommée.
1.1. La version « égyptienne roturière »
La version la plus répandue, et celle que retient la présente notice, en fait Abou Saïd (ou, selon certaines sources, Abou Saïd Othmane) Al-Misriyy, originaire d'Égypte, connu localement sous le sobriquet « Abou Silham » — d'où « Moulay Bousselham » — le silham (ou selham) désignant, dans l'usage marocain, la cape ou le burnous à capuche.
1.2. La version « chérifienne idrisside »
Une seconde tradition, rapportée par des sources locales contemporaines, lui attribue une ascendance chérifienne idrisside sous le nom d'Ahmed ben Abdellah ben Sulaymân Al-Idrissi, ce qui ferait de lui un descendant du Prophète Mouhammed ﷺ par la lignée idrisside, et non un simple notable égyptien. Cette version rattache son départ d'Égypte non à un conflit foncier mais à un passage initial par la Tunisie, dans les milieux soufis où se formaient alors des courants qui donneront plus tard naissance à la Chadhiliyya et à la Badawiyya.
Ces deux généalogies ne peuvent être conciliées sans arbitrage documentaire, qui fait ici défaut : la présente notice les présente donc comme des traditions parallèles, sans trancher entre elles, conformément à l'exigence de transparence sur la fiabilité des sources.
2. D'Égypte au Maroc : l'exil
2.1. L'injustice en Égypte
Selon la version retenue par la tradition la plus répandue, le Chaykh était propriétaire d'un terrain planté de palmiers dattiers d'une qualité exceptionnelle. Le gouverneur égyptien, convoitant cette terre, la lui confisqua de force après son refus de la céder. Cette spoliation aurait déterminé le saint à quitter sa terre natale — un motif d'exil pour cause d'injustice subie qui est un thème récurrent des récits de vies de saints (manâqib) au Maghreb.
2.2. Vers le Maroc : chronologie à corriger
Le texte initial situait son installation « sous le règne de Moulay Idrîs ». Cette précision doit être corrigée : les règnes de Moulay Idris Ier (789-791) et de Moulay Idris II (791-828) se situent au VIIIe-début du IXe siècle, alors que la mort du saint, selon le consensus des historiens (voir §3), est datée du IVe siècle de l'Hégire (autour des années 340, soit vers 951-961 apr. J.-C.) — soit un écart de plus de cent cinquante ans. Une tradition manuscrite retrouvée localement situe plutôt le départ d'Égypte au Xe siècle apr. J.-C., ce qui est chronologiquement cohérent avec la date de décès retenue. L'attribution du contexte à « Moulay Idrîs » relève donc vraisemblablement d'une confusion populaire, analogue à celle — déjà signalée dans le texte d'origine — qui associe le saint à la bataille des Trois Rois.
Ce n'est donc pas la renommée personnelle de Moulay Idris qui aurait attiré le saint, mais plus largement la réputation de terre d'accueil et de justice qu'incarnait le Maroc idrisside dans la mémoire collective, plusieurs générations après la fondation de la dynastie.
2.3. La rencontre avec Abd Errahman Al-Azraq
Un manuscrit de manâqib (hagiographie) anonyme, retrouvé au début du XXe siècle à Ksar El-Kébir par le chercheur français Georges Salmon, rapporte qu'à son arrivée au Maroc, le saint se serait d'abord établi aux abords du site antique de Lixus, près de Larache, où il rencontra l'ascète عبد الرحمن الأزرق (Abd Errahmane Al-Azraq). Ce dernier, reconnaissant sa stature spirituelle, l'aurait désigné comme «الرجل المظلوم من أمراء مصر» — « l'homme injustement traité parmi les princes d'Égypte » — venu chercher la quiétude et la retraite. C'est à la suite de cette rencontre que le Chaykh choisit la voie de l'ascèse sur les rives de l'océan et dans les forêts avoisinantes.
Ce témoignage, transmis par un manuscrit tardif et anonyme, relève d'un niveau de fiabilité moyen : il documente une tradition locale ancienne, mais ne constitue pas une source contemporaine des faits qu'il rapporte.
3. Séjour à Oued Zem, maîtres et disciples : ce que l'on peut établir
Contrairement aux figures savantes de la tradition malikite-ash'arite (dont les chaînes de transmission scientifique — isnâd — sont documentées par les biographes), Moulay Bousselham appartient au registre du wali populaire dont la sainteté est attestée par la vénération et la baraka plutôt que par un cursus d'enseignement identifiable. Il convient donc de le préciser clairement : aucune source ne mentionne, à ce stade de la recherche, un maître (chaykh initiateur) nommé ni des disciples directs ayant reçu de lui un enseignement structuré ou une ijâza. Toute affirmation contraire relèverait de l'invention plutôt que de la restitution historique.
3.1. Le passage par Oued Zem
Toutes les sources s'accordent néanmoins à indiquer que, avant de s'installer définitivement sur le littoral atlantique, le saint séjourna à Oued Zem, où il laissa une empreinte suffisamment durable pour que sa demeure y soit encore identifiée des siècles plus tard.
3.2. Le rattachement légendaire à Moulay Abdeslam Ibn Machich — et sa réfutation
Une tradition orale rattache Moulay Bousselham à Moulay Abdeslam Ibn Machich (le maître spirituel d'Abou Al-Hassan Ach-Chadhili, fondateur de la Chadhiliyya), affirmant que ce dernier serait venu « recevoir la science » auprès de lui. Les historiens marocains rejettent unanimement ce rattachement : Ibn Machich est mort en 1228 (625 de l'Hégire), soit près de trois siècles après la mort de Moulay Bousselham — un écart chronologique qui rend matériellement impossible toute rencontre entre les deux hommes, sauf à invoquer, comme le font certains hagiographes, une « rencontre des esprits » hors du temps historique. Ce cas illustre, à une échelle différente, exactement le même type de confusion populaire que celle relative à la bataille des Trois Rois traitée plus bas.
3.3. Le témoignage de Moulay Abdellah Chérif d'Ouezzane
Le grand savant d'Ouezzane, fondateur de la Zaouïa Ouazzania, aurait affirmé avoir habité la maison même de Moulay Bousselham à Oued Zem. Ce témoignage pose cependant lui aussi une difficulté chronologique qu'une lecture rigoureuse ne peut passer sous silence : Moulay Abdellah Chérif est né vers 1579 et mort en 1678 (1089 de l'Hégire) — soit postérieurement à la bataille des Trois Rois (1578) elle-même, et a fortiori très longtemps après la mort de Moulay Bousselham au IVe siècle de l'Hégire. Le rapprochement doit donc être comprisnon comme une contemporanéité, mais comme la persistance, sur plusieurs siècles, d'un lieu de mémoire (la demeure) associé au saint et occupé plus tard par une autre figure sainte — un phénomène bien attesté dans la géographie hagiographique marocaine, où l'occupation successive d'un même lieu par des saints de générations différentes est un ressort classique de légitimation spirituelle.
4. Rectification historique : la date de la mort
Il existe une confusion populaire, que les historiens et les savants s'accordent à corriger : certains prétendent que le saint aurait pris part à la célèbre bataille des « Trois Rois » (Oued Al-Makhazine, 1578).
4.1. La preuve par l'histoire
Les savants et historiens sont unanimes : Moulay Bousselham est mort au IVe siècle de l'Hégire, aux alentours des années 340 (soit vers 951-961 apr. J.-C.). Abou Abdellah Mouhammed Al-Fassi a témoigné de l'existence d'une plaque tombale aux lettres dorées confirmant cette date.
4.2. Pourquoi l'hypothèse de la bataille est impossible
- La chronologie : la bataille d'Oued Al-Makhazine s'est déroulée au XVIe siècle, plus de six cents ans après la mort du saint.
- La géographie : la bataille a eu lieu près de Ksar El-Kébir, à l'intérieur des terres, alors que le Chaykh repose au bord de l'océan.
- Le témoignage de Moulay Abdellah Chérif d'Ouezzane, qui situe l'occupation de la maison du saint à Oued Zem bien avant la guerre d'Oued Al-Makhazine — bien que ce témoignage soulève lui-même, comme on l'a vu au §3.3, une autre difficulté chronologique qui invite à la prudence plutôt qu'à une lecture littérale.
5. Rayonnement posthume et héritage
Bien que voyageur, Moulay Bousselham a laissé des traces de son passage à Oued Zem avant de s'installer définitivement sur le littoral, au point de rencontre entre l'océan Atlantique et la lagune de Merja Zerga (la « Lagune Bleue »). Le mausolée qui porte aujourd'hui son nom se dresse sur ce site, et la localité éponyme — qui relève administrativement de la préfecture de Kénitra — est devenue un lieu de recueillement où sa baraka continue d'attirer les fidèles, témoignant d'une sainteté reconnue par l'ensemble des érudits du pays.
Sur le plan naturel, la Merja Zerga a été classée en 1980 parmi les quatre premiers sites marocains inscrits à la convention de Ramsar relative aux zones humides d'importance internationale, ce qui a fait, par un effet de superposition assez rare, d'un lieu de pèlerinage soufi une étape majeure de l'ornithologie migratoire entre l'Europe et l'Afrique subsaharienne.
6. Synthèse critique
La figure de Moulay Bousselham illustre une catégorie de sainteté différente de celle des grands docteurs de la tradition malikite-ash'arite du Maghreb : celle du wali dont la mémoire est portée presque exclusivement par l'hagiographie populaire (manâqib) et la géographie des tombeaux, plutôt que par des chaînes de transmission savante documentées. Le travail de « rectification » mené par les historiens marocains porte donc moins sur le contenu doctrinal de son enseignement — largement absent des sources — que sur la chronologie de sa vie, sans cesse tirée vers des époques postérieures (la bataille de 1578, Ibn Machich, Moulay Abdellah Chérif) par le prestige d'événements et de figures plus tardifs et mieux documentés. Restituer sa date de mort réelle au IVe siècle de l'Hégire, c'est donc aussi restituer sa véritable place dans l'histoire spirituelle du Maroc : celle d'un saint fondateur, antérieur de plusieurs siècles aux grandes voies confrériques (Chadhiliyya, Jazouliyya, zaouïa Ouazzania) auxquelles la piété populaire a fini par le rattacher rétrospectivement.

