La révolte des Muridin en al-Andalus sous les Almoravides

Causes, déroulement, acteurs, jugements des savants et postérité

Au cours du XIIe siècle, l’Occident musulman est le théâtre d’une mutation politique et religieuse profonde : le déclin inexorable de l’État almoravide (al-Murâbitûn), fondé un siècle plus tôt sur l’alliance entre les tribus berbères sanhajiennes du Sahara et un rigorisme doctrinal malikite intransigeant. Cette dynastie, qui avait unifié le Maghreb occidental et l’Andalus sous une même autorité et remporté, à Sagrajas, une victoire décisive sur les royaumes chrétiens ibériques en 1086, voit son autorité s’éroder à partir des années 1140 sous l’effet conjugué de la pression almohade naissante, de la reconquête ibérique, et d’une contestation interne portée par les milieux soufis, jusque-là largement marginalisés par le pouvoir des juristes (fuqahâ’).

C’est dans ce contexte de fragmentation — que l’historiographie désigne parfois comme la « seconde période des taïfas » — qu’éclate, dans l’ouest de l’Andalus, la révolte dite des Muridin (littéralement « les disciples »), nom donné aux adeptes du mouvement soufi qui se développe autour du cercle almeriote, et que Miguel Asín Palacios rattachait dès 1914 à l’héritage lointain de l’école ésotérique d’Ibn Masarra (Abenmasarra y su escuela, Madrid, 1914) — une filiation que l’historien reconnaissait lui-même difficile à étayer par des preuves textuelles directes, et que la recherche postérieure continue de discuter (Fierro, 1992). Ce mouvement, unique dans l’histoire andalouse par la synthèse qu’il opère entre mysticisme, spéculation philosophique et action politique insurrectionnelle, trouve son origine dans la répression exercée par le pouvoir almoravide contre trois figures majeures du soufisme d’Almería : Ibn al-‘Arif, Ibn Barrajan, et leur disciple le plus radical, Ibn Qasî.

Alors que les deux premiers demeurèrent, en dépit de leur emprisonnement et de leur condamnation pour hérésie (bid’a), fidèles à une lecture modérée et scripturaire du soufisme, le troisième, Ahmad ibn al-Husayn ibn Qasî, franchit le pas que ni son maître ni son condisciple n’avaient envisagé de leur vivant : il proclama, en 539 H/1144, un État soufi indépendant centré sur la forteresse de Mértola, se présentant tour à tour comme Imam puis comme Mahdî attendu. Nourrie par l’héritage doctrinal d’Ibn Masarra et théorisée dans son propre traité, le Khal’ al-Na’layn (« Le retrait des deux sandales »), édité et étudié depuis par J. Dreher (Bonn, 1985) et D. R. Goodrich (Columbia University, 1978) — texte qu’Ibn ‘Arabî jugera plus tard digne d’un commentaire approfondi dans ses Futûhât al-Makkiyya —, cette insurrection illustre un phénomène récurrent dans l’histoire de l’islam médiéval occidental : l’instrumentalisation politique du charisme spirituel et de l’attente eschatologique messianique, dans un contexte de vacance ou d’affaiblissement du pouvoir établi.

Éphémère — le petit État des Muridin ne survécut qu’une décennie, naviguant entre alliances de circonstance avec les Almohades naissants et rapports de force avec les royaumes chrétiens ibériques, avant de s’effondrer avec l’assassinat de son fondateur par ses propres partisans —, cet épisode n’en demeure pas moins révélateur des tensions structurelles qui traversaient l’Occident musulman à la veille de la révolution almohade : tension entre orthodoxie juridique et courants mystiques, entre pouvoir temporel et charisme religieux, entre unité andalouse et fragmentation politique. Cette étude se propose d’en retracer les causes, les principales figures, le déroulement et la postérité, en s’appuyant sur les biographies des protagonistes et sur les jugements portés, tant par les savants de l’époque que par l’historiographie contemporaine.

Contexte

Vers le milieu du XIIe siècle, l’État almoravide (al-Murâbitûn) en al-Andalus entre en déclin. Cette période voit éclater plusieurs révoltes similaires visant à mettre fin au pouvoir almoravide, un climat qui contribue à attiser l’enthousiasme révolutionnaire des Muridin. L’étude de référence sur l’épisode reste celle de Vincent Lagardère, « La ṭarîqa et la révolte des Murîdûn en 539 H/1144 en Andalus » (Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n° 35, 1983, p. 157-170), qui replace le mouvement dans la trajectoire d’ensemble du soufisme almeriote, hérité selon lui de l’école d’Ibn Masarra et fortement marqué par la diffusion de la pensée d’al-Ghazâlî en Occident musulman. C’est dans ce contexte que naît la révolte des « Muridin » (les disciples), un mouvement mêlant soufisme et politique, dans l’ouest de l’Andalus (région de Chelb / Silves, actuel Algarve portugais).

Cette crise almoravide n’est pas isolée : elle est contemporaine de la naissance, au Maghreb, de la da’wa almohade prêchée par Ibn Tûmart, dont le séjour antérieur en Andalus est rapporté par les mêmes chroniqueurs d’obédience almohade (Ibn al-Qattân, Ibn al-Abbâr, Ibn Sâhib al-Salât) qui relatent la révolte des Muridin — ce qui a conduit plusieurs historiens à lire ces deux mouvements comme les symptômes convergents d’un même moment de rupture dans l’Occident musulman (Lagardère, 1983).

Les causes

  • La répression des soufis par les autorités almoravides : le pouvoir almoravide accordait une place prépondérante aux juristes (fuqahâ’), dont l’autorité en matière d’affaires d’État et de société était prépondérante ; ceux-ci s’opposèrent aux disciples d’Ibn al-‘Arif, et le pouvoir almoravide les poursuivit sous l’accusation d’hérésie, emprisonnant Ibn al-‘Arif ainsi que deux de ses disciples, al-Mayurqi et Ibn Barrajan. Ibn Barrajan mourut en prison, tandis qu’Ibn al-‘Arif serait mort empoisonné après sa libération. Dominique Urvoy a montré que le soufisme apparaît presque absent des grands dictionnaires biographiques de l’époque (la Ṣila d’Ibn Bashkuwâl, les notices d’Ibn al-Abbâr), ce qui contribue à expliquer pourquoi la répression paraît, dans les sources, aussi soudaine que radicale (cité par Fierro, 1992).
  • La condamnation de la pensée d’al-Ghazâlî : un premier autodafé des livres d’al-Ghazâlî fut ordonné en 500-501 H (1106-1108) sous ‘Alî ibn Yûsuf ibn Tâchfîn, puis renouvelé en 538 H/1143 sous le règne de Tâchfîn ibn ‘Alî (Lagardère, 1983). Ibn Qasî exploita l’épisode de cette fatwa des juristes almoravides ordonnant l’autodafé des livres d’al-Ghazâlî et l’accusation d’hérésie portée contre lui, s’en servant pour légitimer son propre mouvement, tout comme le fit Ibn Tûmart au Maghreb.
  • Le climat général de révoltes contre les Almoravides, tant en al-Andalus qu’au Maghreb, qui encouragea Ibn Qasî à franchir le pas vers l’insurrection ouverte.
  • L’ambition personnelle : selon certaines chroniques arabes, Ibn Qasî — d’origine muwallad, converti ou issu d’une famille récemment islamisée selon les sources — aurait occupé un poste dans l’administration almoravide avant de s’en détacher, vendant ses biens pour fonder sa propre confrérie (ribât) dans les faubourgs de Silves. Cette trajectoire a conduit plusieurs chercheurs, dont D. R. Goodrich (1978), à voir en lui davantage un homme d’action politique qu’un véritable mystique, menant un combat visant des objectifs de pouvoir plutôt qu’une quête spirituelle intérieure.

Les principales figures

Ibn al-‘Arif (481-536 H / 1088-1141)

Nom complet : Abu al-‘Abbas Ahmad ibn Muhammad ibn Musa al-Sanhaji al-Andalusi al-Mari’i.

Il descend de la tribu berbère de Sanhaja, plus précisément de la ville de Tanger, patrie d’origine de son père, qui émigra vers al-Andalus et s’installa à Almería (al-Mariyya). C’est là qu’Ibn al-‘Arif naît en 481 H (1088).

Les sources ne détaillent que peu ses maîtres ; al-Dhahabî en mentionne quelques-uns dans son Siyar a’lam al-nubalâ’, dont Abu al-Hasan al-Barjî. Il devient un maître spirituel très suivi : les disciples (Muridin) et les dévots venaient le consulter. Quand ses adeptes se multiplièrent, le souverain de Marrakech, inquiet, ordonna qu’on le fasse venir d’Almería. Selon une version plus détaillée, le juge (qâdî) d’Almería, Ibn al-Aswad, jaloux de son ascendant spirituel, écrivit au calife almoravide ‘Alî ibn Yûsuf ibn Tâchfîn pour le mettre en garde contre lui ; Ibn al-‘Arif fut capturé, enchaîné, puis finalement gracié et honoré par le souverain à son arrivée à Marrakech — mais le juge, dépité de l’échec de son complot, aurait fait empoisonner Ibn al-‘Arif, qui en mourut.

Il mourut à Marrakech en 536 H, un vendredi soir, et fut enterré le vendredi 23 safar ; ses funérailles furent très suivies et des prodiges (karâmât) lui furent attribués après sa mort. Sur le lieu exact de sa tombe, les sources divergent : l’une la situe dans l’ancienne mosquée (al-Jâmi’ al-Qadîm) au centre de Marrakech, dans le jardin funéraire du cadi ‘Iyad ; une autre la situe au souk des épiciers (Souk al-‘Attarine), près des forgerons, dans la médina — une zaouia lui étant toujours associée à Marrakech aujourd’hui.

Il est l’auteur du livre Mahâsin al-Majâlis. La plupart de ses autres écrits furent perdus, jetés à la mer lors de son transfert forcé vers le Maroc ; il ne subsiste que ce qui en avait été recopié par ses disciples, parmi lesquels Abu Bakr ibn al-Razq al-Hâfiz, Abu Muhammad ibn Dhî al-Nûn, et Abu al-‘Abbas al-Andarshî, qui reçut de lui la khirqa (robe d’initiation soufie). Il entretenait une correspondance suivie avec le grand cadi Iyad ibn Musa. Sa correspondance avec Ibn Barrajan a fait l’objet d’une étude philologique par Paul Nwiya, « Notes sur quelques fragments inédits de la correspondance d’Ibn al-‘Arif avec Ibn Barrajan » (Hespéris, 43, 1956), qui demeure une référence pour l’étude de leur relation intellectuelle.

Ibn Barrajan (m. 536 H / 1141)

Nom complet : Abu al-Hakam ‘Abd al-Salam ibn ‘Abd al-Rahman ibn Muhammad al-Lakhmi al-Ishbili.

Sa famille était originaire d’Ifriqiya (Tunisie actuelle) avant de s’établir en al-Andalus, à Séville (Ishbiliyya), d’où sa nisba « al-Ishbili ». Il était versé dans les lectures coraniques, le hadith, la théologie spéculative (kalâm) et le soufisme, joint à l’ascèse et l’assiduité dans le culte ; il était en outre compétent en géométrie et en arithmétique. Sur ses maîtres, les sources ne mentionnent avec certitude qu’Ibn Manzûr, dont il reçut la transmission du hadith.

Parmi ses disciples : Abu Muhammad ‘Abd al-Ghafûr ibn Isma’il ibn Khalaf al-Sakwânî al-Lubbî, Abu al-Qasim al-Qantûrî, et Abu Muhammad ‘Abd al-Haqq al-Ishbilî, devenu une autorité en hadith et biographie, ainsi qu’Abu ‘Abdallah ibn Khalil al-Qaysî, dernier à avoir transmis de lui selon Ibn al-Zubayr dans son Silat al-Sila.

Sa disgrâce fut concomitante de celle de son compagnon Ibn al-‘Arif et procédait des mêmes causes : une campagne menée par certains juristes almoravides pour étouffer la contestation que représentait le courant soufi montant — une lecture que Maribel Fierro développe dans « The Polemic about the Karâmât al-Awliyâ’ and the Development of Sufism in al-Andalus » (Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 55/2, 1992, p. 236-249), montrant que la controverse sur les karâmât des waliys structure durablement le rapport entre juristes et soufis andalous. Une controverse publique (munâzara) fut organisée où les juristes lui posèrent des questions contestées ; il y répondit de manière nuancée, mais cela ne les satisfit pas, faute de comprendre ses intentions, et le souverain le déclara à son tour hérétique innovateur (mubtadi’). Il mourut quelques jours plus tard, en muharram 536 H, à Marrakech — les sources consultées ne précisent pas l’emplacement exact de sa tombe.

Son Tafsîr inachevé, Tanbîh al-Afhâm ilâ tadabbur al-Kitâb al-Hakîm, se distingue par l’absence de digressions et son souci d’expliquer le Coran par le Coran, comparant les versets entre eux pour dégager le sens le plus clair, tout en s’appuyant sur la Sunna et les dires des Compagnons. Il est aussi l’auteur d’un commentaire des Noms divins, Sharh Asma’ Allah al-Husna. L’étude la plus complète consacrée à ce jour à Ibn Barrajan est celle de Yousef Casewit, The Mystics of al-Andalus: Ibn Barrajân and Islamic Thought in the Twelfth Century (Cambridge University Press, 2017), qui reconsidère son surnom traditionnel de « Ghazâlî d’al-Andalus » : Casewit y voit non l’indice d’une dette intellectuelle directe envers al-Ghazâlî, mais l’expression d’une position d’éminence partagée entre les deux figures. Casewit relève également qu’Ibn Barrajan est absent de la Ṣila d’Ibn Bashkuwâl, principale source biographique sur les savants andalous de l’époque — absence qu’il attribue moins à une marginalité réelle qu’au contexte sociopolitique de sa disgrâce et à la rareté des sources le concernant.

Ahmad ibn al-Husayn ibn Qasî (m. 546 H / 1151)

Soufi andalou, chef de la révolte des Muridin, il fonda un État dans l’ouest d’al-Andalus avec Mértola pour capitale, au moment du déclin almoravide. Versé en philosophie et en théologie, il suivait l’école d’Ibn Masarra, et il est l’auteur du livre Khal’ al-Na’layn (Le retrait des deux sandales), que Muhyî al-Dîn Ibn ‘Arabî commenta abondamment dans ses Futûhât al-Makkiyya. Issu d’une famille aisée de muwalladûn de la région de Chelb, il se proclame « Imam » puis Mahdî, rassemblant ses disciples après la mort des grands maîtres soufis.

Le traité d’Ibn Qasî a fait l’objet d’une édition critique et d’une étude approfondie par J. Dreher, Das Imamat des islamischen Mystikers Abû l-Qâsim Ahmad Ibn al-Husayn Ibn Qasî (thèse, Bonn, 1985), ainsi que d’une thèse américaine plus ancienne de D. R. Goodrich, A Sufi Revolt in Portugal: Ibn Qasi and his Kitab Khal’ al-Na’layn (thèse de doctorat, Columbia University, 1978) — deux travaux qui restent les références de fond sur sa pensée et sa carrière politique. Les relations ultérieures d’Ibn Qasî avec le calife almohade ‘Abd al-Mu’min, lorsqu’il se rendit à Marrakech en 1145 pour solliciter son appui, sont documentées par le chroniqueur al-Marrâkushî dans son Kitâb al-Mu’jib (éd. R. Dozy, Leyde, 1881).

Autres acteurs

  • Ibn al-Qabila (Muhammad ibn Yahya al-Shaltîshî) — bras droit d’Ibn Qasî, surnommé « al-Mustafâ », chargé de l’exécution de ses plans, notamment la prise de la forteresse de Mértola.
  • Ibn Wazîr, Ibn ‘Annân et Muhammad ibn al-Mundhir — chefs locaux et notables des grandes familles andalouses de Chelb ralliés à la cause d’Ibn Qasî.
  • Sidray ibn Wazîr, gouverneur de Beja, et Yûsuf ibn Ahmad al-Bitrûjî, gouverneur de Niebla, qui se rallièrent successivement au mouvement à mesure de son extension (Kennedy, Muslim Spain and Portugal, 1996/2014).

Déroulement de la révolte

La révolte débuta fin 538 H/1143 et début 539 H/1144, lorsqu’Ibn Qasî se proclama Mahdî et rassembla ses disciples autour de lui. Dans les premiers jours du soulèvement, Ibn al-Mundhir s’empara de Silves, tandis que Sidray ibn Wazîr, gouverneur almoravide de Beja, se ralliait aux insurgés ; leurs forces conjointes prirent ensuite la forteresse de Monchique, où la garnison almoravide fut massacrée. Le point culminant du soulèvement survint le 12 août 1144, lorsqu’une troupe d’une soixantaine à soixante-dix hommes selon les sources (Kennedy, 2014) s’empara par surprise de la citadelle de Mértola, qu’Ibn Qasî fit sa capitale. Yûsuf ibn Ahmad al-Bitrûjî, gouverneur de Niebla, se joignit alors au mouvement, qui contrôlait désormais Silves, Mértola, Beja et Niebla, et s’étendit rapidement à une grande partie de l’ouest andalou.

Face à l’échec de la contre-offensive almoravide — selon Ibn al-Khatîb, les Almoravides ne parvinrent à rien contre lui — le mouvement se fractura. Une scission apparut entre Ibn Qasî et Ibn al-Mundhir d’un côté, et Ibn Wazîr de l’autre. En septembre 1145, Ibn Qasî se rendit à Marrakech pour solliciter l’appui du calife almohade, ennemi juré des Almoravides ; il revint dans la région de l’ouest à l’été 1146 avec le soutien almohade, mais refusa de soumettre les Muridin à la tutelle almohade. Cherchant à échapper à ses alliés devenus trop dominateurs, il négocia la cession de Silves aux chrétiens, ce qui provoqua la colère des habitants, qui l’assassinèrent dans son palais en août-septembre 1151. Ibn al-Mundhir se soumit ensuite et plaça la ville sous contrôle almohade.

La position des savants

  • Les juristes malikites almoravides (fuqahâ’), dominants à la cour, condamnèrent le courant soufi comme une déviation dangereuse (bid’a) : ils firent brûler les livres d’al-Ghazâlî et obtinrent l’emprisonnement d’Ibn al-‘Arif et Ibn Barrajan. Maribel Fierro (1992) qualifie cette campagne d’épisode central de la « polémique sur les karâmât » qui structure les rapports entre juristes et soufis dans l’Andalus almoravide.
  • Les soufis eux-mêmes étaient divisés. Ibn Barrajan gardait une position modérée, fidèle en apparence au Coran et à la Sunna malgré son inclination au soufisme et à l’ésotérisme ; Ibn al-‘Arif penchait vers l’apaisement. Ibn Qasî, lui, franchit le pas de la révolte armée et de la prétention mahdiste, ce qui n’était partagé ni par Ibn al-‘Arif ni par Ibn Barrajan de leur vivant.
  • Ibn Barrajan fut soumis à une controverse publique : les juristes lui posèrent des questions contestées, il y répondit de façon nuancée, mais cela ne le satisfit pas, faute de comprendre ses intentions, et le souverain le déclara à son tour hérétique innovateur.
  • La recherche contemporaine (Casewit, 2017) invite à nuancer l’image traditionnelle d’Ibn Barrajan comme figure passive : son absence des dictionnaires biographiques officiels et l’obscurité de sa mort tiennent moins à une marginalité intrinsèque qu’au contexte politique de sa disgrâce, dans un moment où la frontière entre dissidence spirituelle et dissidence politique restait particulièrement poreuse.

Résultats immédiats

  • Un État soufi éphémère fut établi dans l’ouest andalou (Chelb-Mértola), qui survécut une dizaine d’années en naviguant entre alliances almohades et rapports de force avec les chrétiens ibériques.
  • La révolte contribua à affaiblir davantage le pouvoir almoravide déjà chancelant en al-Andalus, favorisant l’avancée almohade.
  • Elle se solda finalement par l’échec politique et l’assassinat d’Ibn Qasî par ses propres partisans, et par l’annexion de son territoire par les Almohades.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Sur le plan historique, la révolte des Muridin est généralement analysée par les historiens modernes comme l’un des épisodes emblématiques de la « seconde période des taïfas » (l’effondrement almoravide précédant l’avènement almohade), et comme un cas d’école de l’instrumentalisation politique du soufisme populaire en al-Andalus.

Sur le plan intellectuel, l’héritage le plus durable n’est pas politique mais doctrinal : le livre d’Ibn Qasî, Khal’ al-Na’layn, a survécu et exercé une influence réelle sur le soufisme ultérieur, notamment via le commentaire qu’en fit Ibn ‘Arabî dans les Futûhât al-Makkiyya après avoir rencontré le fils d’Ibn Qasî à Tunis en 1194. C’est donc surtout comme précurseur d’une pensée soufie « politisée » — mêlant ésotérisme et contestation du pouvoir établi — qu’Ibn Qasî et le mouvement des Muridin restent étudiés aujourd’hui, plus que comme un État qui aurait laissé une trace territoriale durable.

La publication, en 2017, de la monographie de Yousef Casewit sur Ibn Barrajan a par ailleurs renouvelé l’ensemble du dossier : en reconstituant la carrière et l’œuvre de ce dernier à partir de son corpus manuscrit longtemps dispersé, elle invite à distinguer plus nettement la figure du théologien scripturaire de celle du révolutionnaire mystique qu’incarne Ibn Qasî, deux trajectoires trop souvent confondues par l’historiographie plus ancienne.

Repères bibliographiques

  • Vincent Lagardère, « La ṭarîqa et la révolte des Murîdûn en 539 H / 1144 en Andalus », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n° 35, 1983, p. 157-170.
  • Miguel Asín Palacios, Abenmasarra y su escuela: orígenes de la filosofía hispano-musulmana, Madrid, 1914.
  • Maribel Fierro, « The Polemic about the Karâmât al-Awliyâ’ and the Development of Sufism in al-Andalus (Fourth/Tenth-Fifth/Eleventh Centuries) », Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 55/2, 1992, p. 236-249.
  • Yousef Casewit, The Mystics of al-Andalus: Ibn Barrajân and Islamic Thought in the Twelfth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 2017.
  • R. Goodrich, A Sufi Revolt in Portugal: Ibn Qasi and his Kitab Khal’ al-Na’layn, thèse de doctorat, Columbia University, 1978.
  • Dreher, Das Imamat des islamischen Mystikers Abû l-Qâsim Ahmad Ibn al-Husayn Ibn Qasî, thèse de doctorat, Bonn, 1985.
  • Hugh Kennedy, Muslim Spain and Portugal: A Political History of al-Andalus, Londres/New York, Routledge, 1996 (rééd. 2014).
  • Paul Nwiya, « Notes sur quelques fragments inédits de la correspondance d’Ibn al-‘Arif avec Ibn Barrajan », Hespéris, 43, 1956.