Histoire d’une principauté amazighe atlantique
(VIIIe – XIIe siècle)
Barghawata, également connue sous le nom de Banū Tarīf, fut une entité politique et religieuse singulière qui s’épanouit sur la plaine fertile de Tamesna, entre Safi et Salé, du milieu du VIIIe siècle au milieu du XIIe siècle. Issue de la fédération des tribus amazighes Masmuda, cette principauté occupe une place unique dans l’historiographie maghrébine. Ses souverains y instaurèrent une doctrine religieuse originale, incluant un « Coran » rédigé en langue amazighe, marquant une rupture audacieuse avec l’orthodoxie sunnite qui dominait alors le reste du Maghreb islamisé. Durant plus de trois siècles, Barghawata a su préserver son autonomie en résistant aux dynasties arabo-musulmanes successives — Idrissides, Omeyyades de Cordoue, Fatimides et Almoravides — avant d’être finalement anéantie par les Almohades au milieu du XIIe siècle. Cet article propose de retracer, à travers les sources médiévales et les analyses contemporaines, les origines, le développement institutionnel et le déclin de cette expérience politique.
1. Le contexte : la Grande Révolte amazighe (739-743)
Les origines de Barghawata sont indissociables de la Grande Révolte amazighe qui embrasa le Maghreb à partir de 739-740. Après la conquête arabo-musulmane du Maghreb à la fin du VIIᵉ siècle, les populations amazighes converties à l’islam continuèrent d’être traitées en sujets de seconde zone par l’administration omeyyade. Plusieurs facteurs alimentaient ce ressentiment :
- une fiscalité inéquitable : contrairement au principe islamique selon lequel les musulmans, quelle que soit leur origine, ne devaient être soumis qu’à l’aumône légale (zakât), les gouverneurs omeyyades continuèrent à prélever sur les Amazighs des impôts assimilables au tribut dû par les non-musulmans ;
- la pratique persistante de la capture et de l’envoi d’esclaves — femmes, enfants — amazighs vers Damas, y compris parmi des populations déjà islamisées, sous prétexte que la conquête du pays s’était faite « de force » ;
- l’attitude particulièrement brutale du gouverneur omeyyade de Tanger, ‘Umar ibn ‘Abd Allah al-Muradi, qui aggrava ces pratiques.
Ce contexte de frustration trouva un débouché idéologique dans la prédication kharijite sufrite, doctrine islamique dissidente prônant un égalitarisme radical entre tous les musulmans, sans distinction d’origine ethnique, en rupture avec l’aristocratie qurayshite privilégiée par les Omeyyades. Sous la conduite de Maysara al-Matghari, les tribus amazighes du Maroc septentrional — parmi lesquelles figuraient déjà les futurs Barghawata, alliés aux Ghomara et aux Miknasa — se soulevèrent en 740, prirent Tanger et mirent à mort le gouverneur détesté. Les insurgés remportèrent ensuite une victoire décisive sur les bords du Sebou (741) contre une armée expédiée depuis la Syrie par le calife omeyyade Hishâm. Cette révolte marqua la première sécession durable d’une province du califat omeyyade.
C’est dans les rangs de cette insurrection que se distingua un chef nommé Tarîf (parfois appelé Tarîf ibn Malik ou Tarîf ibn ‘Abd Allah), lieutenant de Maysara. Selon certaines chroniques, Tarîf aurait commandé l’avant-garde envoyée par Târiq ibn Ziyâd en Espagne en 709, avant de rejoindre le mouvement kharijite au Maghreb. Après la mort de Maysara, tué par ses propres partisans, et la dislocation de la coalition rebelle, Tarîf se retira avec ses fidèles dans la région de Tamesna, sur la côte atlantique, où les populations locales, issues des tribus masmoudiennes, reconnurent son autorité.
2. La fondation de la principauté et l’émergence d’une religion propre
À la mort de Tarîf, son fils Sâlih ibn Tarîf lui succéda à la tête de la communauté de Tamesna, aux alentours de 744. C’est avec lui que Barghawata prend véritablement sa physionomie historique. Selon Ibn Hawqal et, plus tard, l’historien marocain al-Nâsirî, Sâlih se serait rendu en Orient dans sa jeunesse, où il aurait étudié auprès de maîtres mu’tazilites, s’initiant à l’astronomie, à l’astrologie et à diverses sciences occultes, avant de revenir chez les siens.
De retour à Tamesna, influencé par l’esprit contestataire kharijite et par le rejet de l’autorité arabe, Sâlih ibn Tarîf proclama vers 744 (certaines sources situent l’événement un peu plus tard, vers 749) l’avènement d’une nouvelle religion, se présentant lui-même comme prophète et comme le Mahdi attendu — figure eschatologique censée instaurer la justice avant la fin des temps. Il affirma avoir reçu une révélation et rédigea, en langue amazighe, un texte scripturaire présenté comme un Coran composé de quatre-vingts sourates.
Les traits de la doctrine barghawatie
La religion barghawatie constituait un syncrétisme original, mêlant :
- des éléments empruntés à l’islam (structure générale du culte, vocabulaire religieux) ;
- des innovations rituelles propres : dix prières quotidiennes (cinq de jour, cinq de nuit) au lieu de cinq, une prosternation modifiée, un jeûne déplacé au mois de rajab plutôt qu’au ramadan, la célébration de la prière collective le jeudi et non le vendredi ;
- des règles alimentaires et sociales spécifiques, dont l’obligation de prélever la dîme (le dixième des récoltes) au profit des pauvres et des veuves ;
- des influences attribuées par certains chroniqueurs à des croyances amazighes préislamiques.
Cette doctrine fut qualifiée d’hérésie par les auteurs musulmans orthodoxes, qui désignèrent ses adeptes comme des « hérétiques du Maghreb ». Elle joua néanmoins un rôle fédérateur puissant : sur les vingt-neuf tribus que comptait la confédération de Tamesna, une douzaine adoptèrent la religion barghawatie, tandis que les autres demeurèrent fidèles à l’islam sunnite, coexistant au sein de la même entité politique.
Il importe de souligner que cette « religion nouvelle » ne doit pas être lue seulement comme une curiosité doctrinale : elle fonctionnait avant tout comme un marqueur d’identité politique et culturelle, permettant aux tribus masmoudiennes de Tamesna de légitimer, sur le plan religieux, leur indépendance vis-à-vis de toute tutelle arabo-musulmane extérieure — qu’elle fût omeyyade, idrisside ou, plus tard, fatimide ou almoravide.
3. Consolidation et apogée (VIIIe–Xe siècle)
Après Sâlih ibn Tarîf, la dynastie se perpétua à travers plusieurs souverains qui assurèrent la stabilité de la principauté :
- Ilyâs ibn Sâlih (v. 792-842)
- Yûnus ibn Ilyâs (842-888)
- Abû Ghufayl (888-913)
Durant cette période, le royaume conserva une relative unité tribale et multiplia les expéditions et les alliances vers les tribus voisines, notamment zénètes. Les relations avec les puissances musulmanes environnantes furent changeantes : des liens plutôt cordiaux existèrent un temps avec le califat omeyyade de Cordoue, jusqu’à leur rupture au Xᵉ siècle. Un chef barghawati, Abû Sâlih Zammûr, aurait même fait acte d’allégeance envers les autorités andalouses vers 963, sans que cela n’entame durablement l’autonomie du royaume.
Barghawata dut affronter et repoussa au moins deux offensives omeyyades venues d’al-Andalus, ainsi que des attaques lancées par les Fatimides, alors maîtres d’Ifriqiya et engagés dans une politique d’expansion vers le Maghreb occidental. Cette capacité de résistance militaire, prolongée sur plusieurs générations, témoigne de la solidité de l’organisation tribale et guerrière de la confédération.
4. Le déclin (XIe siècle)
Le tournant du XIᵉ siècle marque le début d’un affaiblissement progressif de Barghawata, sous l’effet de deux séries de facteurs :
a) Les conflits avec les Banû Ifrân
Une guerre de harcèlement prolongée opposa Barghawata à la confédération zénète des Banû Ifrân, alors installée dans les régions voisines. Ce conflit, mené sur une longue durée au cours du XIᵉ siècle, épuisa les ressources militaires et humaines de la principauté sans qu’aucune des deux parties ne l’emporte définitivement.
b) La confrontation avec le mouvement almoravide
C’est cependant l’irruption du mouvement almoravide (al-Murâbitûn), issu des tribus sahariennes Sanhâja et porteur d’un projet de réforme religieuse rigoriste, qui précipita véritablement le déclin de Barghawata. Les Almoravides, engagés dans une entreprise de restauration de l’orthodoxie malikite dans tout le Maghreb occidental, considéraient la doctrine barghawatie comme une hérésie à éradiquer.
Un épisode demeure emblématique de cet affrontement : en 1058 (450 de l’hégire), le chef spirituel du mouvement almoravide, ‘Abd Allah ibn Yâsîn, trouva la mort au combat face aux Barghawatiens. Cette bataille, souvent présentée dans l’historiographie comme la fin de l’indépendance politique de Barghawata, montre paradoxalement que la résistance barghawatie demeurait redoutable, même si elle ne put empêcher, à terme, l’intégration progressive du territoire de Tamesna dans la sphère de domination almoravide au cours des décennies suivantes.
5. La disparition définitive : la conquête almohade (XIIe siècle)
Le coup de grâce fut porté par la dynastie suivante, celle des Almohades (al-Muwahhidûn), fondée sur la doctrine réformatrice de Muhammad ibn Tûmart et portée militairement par son successeur ‘Abd al-Mu’min ibn ‘Alî. Après avoir renversé les Almoravides — dont le dernier émir, Ishâq ibn ‘Alî, périt lors de la prise de Marrakech en 1147 —, ‘Abd al-Mu’min entreprit de soumettre méthodiquement l’ensemble du territoire marocain, y compris les poches de résistance religieuse dissidente.
Les Almohades, dont l’idéologie reposait précisément sur la restauration d’un islam « unitaire » et rigoureusement orthodoxe (tawhîd), ne pouvaient tolérer la survivance d’une doctrine hérétique concurrente sur le territoire qu’ils prétendaient unifier. Les campagnes militaires menées contre Tamesna dans les années 1140, et qui s’achevèrent vers 1149-1150, aboutirent à l’anéantissement définitif de Barghawata en tant qu’entité politique et religieuse autonome. Les populations survivantes furent dispersées ou intégrées de force dans l’orthodoxie sunnite almohade ; les structures religieuses et politiques propres à Barghawata furent démantelées.
Il est à noter que la tradition historiographique arabo-musulmane postérieure — largement rédigée sous l’influence des dynasties victorieuses, en particulier almohade puis mérinide — s’est montrée globalement hostile à Barghawata, la présentant systématiquement comme un mouvement hérétique et une aberration religieuse. Cette rareté et cette orientation partisane des sources expliquent en partie la difficulté qu’éprouvent aujourd’hui les historiens à reconstituer avec précision l’histoire interne de cette principauté, dont aucune source barghawatie authentique — notamment le « Coran amazigh » lui-même — n’a été conservée directement : nous n’en connaissons le contenu que par les résumés, souvent polémiques, de chroniqueurs extérieurs et adversaires religieux.
6. Conclusion : la portée historique de Barghawata
L’histoire de Barghawata revêt un intérêt considérable pour l’histoire du Maroc médiéval, à plusieurs titres :
- Elle illustre la profondeur et la diversité des résistances amazighes à l’arabisation politique et religieuse au haut Moyen Âge, dont la révolte de 740 constitue le point de départ commun à plusieurs dynasties amazighes indépendantes du Maghreb occidental.
- Elle constitue un cas unique, dans l’histoire islamique du Maghreb, de constitution d’une religion autochtone concurrente de l’islam orthodoxe, dotée de son propre texte scripturaire en langue amazighe — fait sans équivalent connu dans l’histoire religieuse de la région.
- Elle témoigne, par sa longévité — environ quatre siècles, de 740 à 1149-1150 —, de la capacité d’organisation politique et militaire des sociétés tribales masmoudiennes, capables de tenir tête successivement aux Omeyyades d’al-Andalus, aux Fatimides, aux Almoravides, avant de succomber seulement face au projet unificateur almohade.
- Enfin, la disparition presque totale des sources primaires barghawaties pose, pour l’historien, un problème méthodologique exemplaire : celui de l’écriture de l’histoire des vaincus à travers le seul prisme, nécessairement orienté, des vainqueurs.
Repères chronologiques
| Période | Événement |
| 739-740 | Grande Révolte amazighe contre les Omeyyades ; rôle de Maysara al-Matghari et de Tarîf |
| v. 742-744 | Retrait des Barghawata vers Tamesna ; installation de Tarîf comme chef |
| v. 744-749 | Sâlih ibn Tarîf proclame la religion barghawatie et se présente comme Mahdi |
| 792-842 | Règne d’Ilyâs ibn Sâlih |
| 842-888 | Règne de Yûnus ibn Ilyâs |
| 888-913 | Règne d’Abû Ghufayl |
| Xe siècle | Rupture avec le califat omeyyade de Cordoue ; attaques fatimides repoussées |
| XIe siècle | Guerre contre les Banû Ifrân ; affaiblissement progressif |
| 1058 | Mort d’Abd Allah ibn Yâsîn (chef almoravide) au combat contre Barghawata |
| 1147 | Prise de Marrakech ; chute des Almoravides face aux Almohades |
| v. 1149-1150 | Anéantissement définitif de Barghawata par ‘Abd al-Mu’min ibn ‘Alî (Almohades) |
