Abû ‘Abdillâh Mouhammad ibn Yûsuf al-Sanûsî al-Hasanî al-Tilimsânî

Imam al-Sanûsî : tel est le nom illustre sous lequel est connu Abû ‘Abdillâh Mouhammad ibn Yûsuf ibn ‘Umar ibn Chu’ayb al-Sanûsî al-Hasanî al-Tilimsânî (832-895 h / 1428-1490 ). Figure emblématique du Maghreb central, il demeure, à travers les siècles, une référence incontournable de la pensée islamique.

Le nom « al-Sanûsî » le rattache à la tribu berbère des Banû Sanûs, établie dans la région de Tlemcen ; le nom « al-Tilimsânî » le lie indéfectiblement à la ville de Tlemcen, cité du savoir où il naquit, vécut et mourut. Il porte également le titre de « al-Hasanî », soulignant une noble ascendance chérifienne remontant à al-Hasan ibn ‘Alî ibn Abî Tâlib — que Allah les agrée tous deux — par la lignée de sa grand-mère paternelle. Mâlikite par son rite et ash’arite par sa doctrine, ce maître accompli a façonné, par son œuvre, le paysage intellectuel de son époque. Son éveil spirituel et scientifique fut précoce, guidé par son père, le cheikh Abû Ya’qûb Yûsuf ibn ‘Umar ibn Chu’ayb al-Sanûsî, un savant pieux, ascète et lecteur du Coran, décrit par ses contemporains comme un vérificateur (muhaqqiq) rigoureux qui fut le tout premier mentor de son fils.

À travers cette biographie, nous explorerons le parcours d’un homme dont la renommée, selon l’expression consacrée des biographes, « suffisait à le faire connaître », et dont l’héritage doctrinal continue de rayonner bien au-delà de sa terre natale.

Naissance et milieu

Les biographes ne s’accordent pas sur une date de naissance précise. La majorité des historiens retiennent qu’il naquit après l’an 830 h, la date la plus communément avancée étant l’an 832 h (soit 1428-1429 ). Il vint au monde et grandit à Tlemcen, ville du Maghreb central alors réputée pour son rayonnement scientifique et religieux, qualifiée par les sources de « ville du savoir et des savants ».

Il grandit dans un milieu familial et savant particulièrement favorable : son père, déjà cité, veilla personnellement à sa première éducation, tandis que son demi-frère maternel, le cheikh al-Hasan Abarkân, l’accompagnait dès son jeune âge dans les cercles savants les plus réputés de la ville. Tlemcen, à cette époque, comptait plusieurs familles savantes de renom — les Maqqarî, les Marâziqa, les ‘Uqbânî — et avait vu passer des figures comme ‘Abd al-Rahmân Ibn Khaldûn et son frère Yahyâ, l’imam al-Âbilî ou encore Ibn al-Khatîb. C’est dans ce terreau intellectuel dense que le jeune Sanûsî fit ses premiers pas.

Formation et mémorisation

Al-Sanûsî mémorisa le Coran dans son enfance sous la direction de son père, qui l’orienta ensuite vers l’ascension dans les sciences religieuses (naqliyya) et rationnelles (‘aqliyya). Les biographes s’accordent à souligner son ardeur exceptionnelle dans l’acquisition du savoir : il fréquenta assidûment les cercles d’enseignement des mosquées et des écoles de Tlemcen, et ne délaissa, selon ses biographes, aucune discipline, principale ou accessoire, sans chercher à l’acquérir. Sa passion scientifique s’étendit même à des sciences appliquées telles que la détermination du temps (tawqît), l’astronomie (hay’a), l’usage de l’astrolabe et la médecine.

Un témoin oculaire, le savant al-Wâdî Âchî, a laissé une description directe d’une séance d’enseignement d’al-Sanûsî : il rapporte avoir assisté, dans la mosquée proche de sa demeure — dite « mosquée de la ruelle de Masûfa » à l’intérieur de Tlemcen — à un cours suivi d’une assemblée nombreuse d’étudiants et de gens du commun, où l’on récitait devant lui la Fâtiha et le début de la sourate al-Baqara selon les sept lectures, ainsi que des passages du Sahîh al-Bukhârî qu’il commentait avec une maîtrise révélant, selon ce témoin, son rang en science comme en dévotion. Ce même témoin précise qu’après la prière de ‘asr du vendredi, ses élèves et les fidèles assidus à ses assemblées récitaient de mémoire, d’une seule voix, sa Petite Profession de foi (‘Aqîda Sughrâ), lui assis face au mihrâb, absorbé dans l’invocation.

À l’âge de dix-neuf ans seulement, il rédigea déjà un grand commentaire sur al-Hawfiyya, signe précoce d’une maturité scientifique remarquable.

Son voyage

Contrairement à nombre de savants de son temps, dont le parcours de formation comportait de longues pérégrinations (rihla) à travers le Maghreb, l’Andalousie ou l’Orient, al-Sanûsî mena l’essentiel de sa vie et de son enseignement à Tlemcen même, sa renommée étant telle, selon ses biographes, que « son seul renom suffisait à le faire connaître ». Les sources ne rapportent qu’un déplacement notable : un voyage à Alger, entrepris dans le but de recueillir la science du hadith auprès du grand savant Abû Zayd ‘Abd al-Rahmân al-Tha’âlibî (auteur du tafsîr al-Jawâhir al-Hisân), sous la direction duquel il étudia le Sahîh al-Bukhârî et le Sahîh Muslim ainsi que d’autres recueils de hadith, et dont il reçut l’ijâza (autorisation de transmission).

Ses maîtres

Al-Sanûsî reçut l’enseignement d’un ensemble de savants réputés de son époque, parmi lesquels les sources citent notamment :

  • Son père, le cheikh Abû Ya’qûb Yûsuf ibn ‘Umar ibn Chu’ayb al-Sanûsî — premier maître, auprès duquel il mémorisa le Coran ;
  • Le cheikh Nasr al-Zawâwî ;
  • Le savant Mouhammad ibn Tawzat (également transcrit Ibn Tûnart) al-Sanhâjî al-Tilimsânî, savant polyvalent en sciences rationnelles, astronomie, calcul et successions, auprès duquel il étudia enfant les sciences du calcul et des successions ;
  • Le chérif Abû l-Hajjâj Yûsuf ibn Abî l-‘Abbâs ibn Mouhammad Charîf al-Hasanî, auprès duquel il étudia les lectures coraniques (qirâ’ât) ;
  • L’imam Mouhammad ibn al-‘Abbâs, auprès duquel il étudia les fondements du droit (usûl al-fiqh) et la logique ;
  • Le faqîh al-Jallâb, auprès duquel il étudia le droit (fiqh) ;
  • Abû Zayd ‘Abd al-Rahmân al-Tha’âlibî, auprès duquel — à Alger — il étudia la science de la transmission (riwâya) et le hadith, comme indiqué plus haut ;
  • D’autres savants sont également mentionnés selon les sources, tels que ‘Alî ibn Mouhammad al-Tâlûtî, Abû l-Hasan al-Qalasâdî et Ibn Zâghû al-Maghrâwî.

Ses disciples

Un grand nombre de savants se formèrent auprès de lui et propagèrent son enseignement, notamment :

  • Mouhammad ibn Ibrâhîm ibn ‘Umar ibn ‘Alî al-Malâlî al-Tilimsânî (m. 898 h), son disciple le plus connu, qui rédigea un commentaire de son Umm al-Barâhîn et une œuvre biographique consacrée à son maître intitulée al-Mawâhib al-Qudsiyya fî l-Manâqib al-Sanûsiyya ;
  • Mouhammad ibn Abî l-Fadl ibn Sa’îd ibn Sa’d (m. 901 h) ;
  • Bilqâsim ibn Mouhammad al-Zawâwî (m. 922 h) ;
  • Mouhammad ibn Abî Madyan al-Tilimsânî (m. 915 h) ;
  • Mouhammad ibn Mouhammad ibn al-‘Abbâs al-Tilimsânî, dit al-Muqaylî (encore vivant vers 920 h) ;
  • Abû ‘Abdillâh Mouhammad ibn ‘Abd al-Karîm al-Maghîlî al-Tilimsânî (m. 909 h) ;
  • Ahmad ibn Ahmad ibn Mouhammad ibn ‘Îsâ al-Burnusî al-Fâsî, connu sous le nom de Zarrûq (m. 899 h), maître de voie spirituelle réputé ;
  • Mouhammad ibn ‘Abd al-Rahmân al-Hawdî al-Tilimsânî, faqîh, usûlî et poète ;
  • D’autres disciples sont également cités selon les sources, tels qu’Ibn Abî Jayda al-Wahrânî et Ibn al-Hâjj al-Warnîdî.

Ses ouvrages

Al-Sanûsî laissa une production doctrinale abondante, principalement dans le domaine du tawhîd (‘ilm al-kalâm), mais aussi en logique, en exégèse et en commentaire de hadith. Parmi ses ouvrages les plus notables :

  • ‘Aqîdat Ahl al-Tawhîd al-Sughrâ, connue sous le nom d’Umm al-Barâhîn (« la Petite Profession de foi », dite aussi la Sanûsiyya Sughrâ) — son tout premier écrit doctrinal, devenu un texte de référence largement mémorisé dans les écoles du Maghreb ;
  • Al-‘Aqîda al-Wustâ (la « Profession de foi moyenne »), avec son propre commentaire ;
  • Al-‘Aqîda al-Kubrâ, intitulée ‘Aqîdat Ahl al-Tawhîd, avec son grand commentaire ‘Umdat Ahl al-Tawfîq wa l-Sadâd (ou al-Tasdîd) fî Charh ‘Aqîdat Ahl al-Tawhîd, connu comme le « Grand Commentaire sanûsien » ;
  • Charh al-Asmâ’ al-Husnâ (Commentaire des Plus Beaux Noms), consacré notamment à la question des attributs divins ;
  • Un grand commentaire sur al-Hawfiyya, rédigé à l’âge de dix-neuf ans ;
  • Un commentaire sur le Sahîh al-Bukhârî, resté partiel (il s’arrêta au chapitre « man istabra’a li-dînihi ») ;
  • Un commentaire des passages difficiles du Sahîh al-Bukhârî, en deux cahiers, ainsi qu’un abrégé du commentaire d’al-Zarkachî sur le même recueil ;
  • Un commentaire sur les Jawâhir al-‘Ulûm d’al-‘Adud en science du kalâm, selon la méthode des philosophes — ouvrage réputé remarquable mais d’un abord particulièrement ardu ;
  • Un début d’exégèse coranique, en trois cahiers, s’arrêtant au verset évoquant « ceux-là sont ceux qui réussissent », qu’il ne put achever faute de temps, ainsi qu’une exégèse de la sourate Sâd et des suivantes.

Cette liste, établie d’après les notices biographiques consultées (notamment celle transmise par son disciple al-Malâlî), n’est pas nécessairement exhaustive ; toute citation d’un de ces titres dans un travail destiné à publication devrait être vérifiée, si possible, sur une édition critique identifiée séparément.

Sa maladie et sa mort

Lorsqu’il sentit venir la maladie qui devait l’emporter, al-Sanûsî cessa de se rendre à la mosquée et resta alité. Sa maladie dura dix jours. Au moment de son agonie, son neveu lui fit répéter à plusieurs reprises l’attestation de foi (chahâda) ; il se tourna alors vers lui et lui dit : « Existe-t-il, en dehors d’Elle, une autre raison d’être ou un autre but à poursuivre ? » — parole rapportée par son disciple al-Malâlî dans son ouvrage biographique consacré à ses vertus et à ce qui se manifesta de ses grâces (karâmât), de son vivant comme après sa mort.

Il mourut un dimanche, le 18 jumâdâ al-âkhira de l’an 895 h (correspondant à 1490 ), à Tlemcen. Certaines sources rapportent une variante situant son décès en 892 h, mais la date de 895 h est celle que retiennent la majorité des biographes, laquelle correspondrait, selon une estimation avancée par une notice, à un âge d’environ soixante-trois ans.

Sa sépulture

Al-Sanûsî fut enterré à Tlemcen, la ville où il était né, avait vécu et enseigné. Son tombeau se trouve dans le cimetière qui porte aujourd’hui son nom, la « Maqbarat Sîdî Sanûsî » (cimetière de Sidi Senoussi), l’un des cimetières les plus anciens et les plus vénérés de la ville, où reposent également d’autres saints, savants et figures historiques algériennes. La mosquée attenante, dite mosquée de Sidi Mouhammad ibn Yûsuf al-Sanûsî, se situe dans le quartier du Sûq al-Barrâdî’iyyîn (souk des selliers), à l’entrée de la ruelle de Masûfa, à l’intérieur de la vieille ville ; son minaret actuel fut édifié plus tardivement, au xiiie siècle de l’hégire, par Abû l-‘Abbâs Ahmad al-Zayyânî. D’autres savants tlemcéniens choisirent d’ailleurs, par la suite, d’être inhumés dans l’enceinte connue sous le nom de « Rawdat al-Cheikh al-Sanûsî », attestant du prestige durable attaché à ce lieu.

Ce qu’en ont dit les savants

La postérité scientifique retint d’al-Sanûsî l’image d’un maître dont l’autorité intellectuelle et spirituelle s’imposait d’elle-même. Une formule rapportée par plusieurs notices biographiques résume ainsi sa réputation : « sa renommée seule suffit à le faire connaître » (inna sum’atahu tughnî ‘an al-ta’rîf bihi).

Le savant Ibn al-Qâdî le décrivit en ces termes, rapportés par les notices consultées : il le qualifia d’imam versé dans les sciences rationnelles, juriste, traditionniste, spécialiste du calcul des successions et du calcul en général, auteur de professions de foi dont, selon lui, aucun savant des générations tardives n’avait produit l’équivalent.

Son disciple al-Malâlî, dans la notice biographique qu’il lui consacra, souligna qu’il grandit pieux, béni et vertueux, sous la protection de son père, décrivit la conjonction entre ce cadre familial et l’effervescence savante de Tlemcen comme ce qui lui permit de s’engager tôt dans un parcours scientifique heureux et droit, et le qualifia de signe manifeste de science, de droiture, de piété scrupuleuse et d’ascèse, comptant parmi les imams de la Sunna, versé dans les sciences religieuses et rationnelles reconnues de son temps.

Les biographes s’accordent enfin à souligner son ardeur d’apprentissage jugée peu commune (« ijtihâd exceptionnel »), sa rigueur méthodologique, ainsi que le rôle central qu’il joua dans l’enseignement du tawhîd à Tlemcen puis, à travers la diffusion de ses professions de foi, dans l’ensemble du Maghreb et au-delà.