L’EXEMPTION DE TOUT COMMENCEMENT

القِدَم — عدم الأولية للوجود

Le Qidam (القِدَم) désigne l’attribut par lequel Allah تعالى est exempt de tout commencement, c’est-à-dire l’absence, dans Son existence, de toute antériorité du non-être sur l’être. C’est l’une des cinq attributs négatifs (Sifât salbiyya) reconnues par l’école ash’arite, aux côtés de la baqâ’ (permanence sans fin), de la mukhâlafatuhu ta’âlâ lil-ḥawâdith (Sa différence d’avec les choses créées), de la qiyâm bi-nafsihi (subsistance par Soi) et de la waḥdâniyya (unicité).

La définition technique classique, transmise notamment par l’école du Maghreb à travers le commentaire de Mayyâra al-Fâsî sur le Murshid al-Mu’în d’Ibn ‘Âchir, est :

القِدَمُ: سَلْبُ الْعَدَمِ السَّابِقِ عَلَى الْوُجُودِ

Définition reçue (Sharh al-Durr al-Thamîn, Mayyâra al-Fâsî).

« Le qidam est la négation de la non-existence antérieure à l’existence. »

Le vers fondateur d’Ibn ‘Âchir dans son Murshid al-Mu’în, texte de référence de l’enseignement ‘atîq marocain, énonce ces attributs :

يَجِبُ لِلَّهِ الْوُجُودُ وَالْقِدَمْ ۞ وَالْبَقَا وَخُلْفُهُ لِخَلْقِهِ بِلَا مِثَالْ

Ibn ‘Âchir, Murshid al-Mu’în, bâb al-tawhîd.

« Il est obligatoire pour Allah — ta’âlâ — l’existence et l’exemption de tout commencement, ainsi que la permanence sans fin, et Sa différence d’avec Sa création, sans aucune ressemblance. »

Preuves scripturaires (Coran)

Le Coran affirme l’antériorité absolue d’Allah عز وجل sur toute chose créée, ce qui constitue le fondement scripturaire du qidam :

هُوَ الْأَوَّلُ وَالْآخِرُ وَالظَّاهِرُ وَالْبَاطِنُ

Sourate al-Hadîd, 57:3.

Les exégètes de l’école ash’arite maghrébo-andalouse comprennent « al-Awwal » (Le Premier) comme la négation, par Allah تعالى, de toute antériorité d’un autre être sur Lui — ce qui est le sens même du qidam.

اللَّهُ خَالِقُ كُلِّ شَيْءٍ

Sourate al-Ra’d, 13:16.

Ce verset est mobilisé rationnellement : si Allah تعالى est le Créateur de toute chose sans exception, Il ne saurait Lui-même être créé ni précédé d’un commencement, sous peine de contradiction logique (car Il devrait alors être le créateur de Soi-même).

Preuve du hadith

La preuve prophétique la plus citée par les théologiens ash’arites pour établir le qidam est le hadith authentique rapporté par l’imam al-Bukhârî d’après ‘Imrân ibn Husayn رضي الله عنه :

كَانَ اللَّهُ وَلَمْ يَكُنْ شَيْءٌ قَبْلَهُ

Sahîh al-Bukhârî, Kitâb al-Tawhîd, n° 7418.

« Allah était, et il n’y avait rien avant Lui. » Ibn Hajar al-‘Asqalânî, dans Fath al-Bârî (6/333), confirme cette formulation comme la version authentique retenue par al-Bukhârî ; la variante « ولم يكن شيء معه » (« et il n’y avait rien avec Lui ») est rapportée par ailleurs avec un sens convergent, tandis que l’addition « وهو الآن على ما عليه كان » est jugée sans fondement authentique par les critiques du hadith.

Un second hadith, rapporté par l’imam Muslim dans le cadre d’une invocation prophétique, vient corroborer ce sens :

أَنْتَ الْأَوَّلُ فَلَيْسَ قَبْلَكَ شَيْءٌ

Sahîh Muslim, n° 2713.

 

Sur cette même variante « ولم يكن شيء غيره » (« et il n’y avait rien d’autre que Lui »), le savant fassi al-Tawdî ibn Sûda apporte, dans sa Ḥâshiya sur sahîh al-Bukhârî (Kitâb al-Tawḥîd), une précision linguistique fine sur le choix de cette formulation plutôt qu’une simple conjonction :

وَإِنْ كَانَ اللَّهُ وَلَا يَلْزَمُ مِنْهُ الْمَعِيَّةُ إِذِ اللَّازِمُ مِنَ الْوَاوِ الْعَاطِفَةِ هُوَ الِاجْتِمَاعُ فِي أَصْلِ الثُّبُوتِ هُنَاكَ تَقْدِيمٌ وَتَأْخِيرٌ، وَمِنْ ثَمَّ جَاءَ قَوْلُهُ: وَلَمْ يَكُنْ شَيْءٌ غَيْرُهُ لِيَنْفِيَ تَوَهُّمَ الْمَعِيَّةِ

Al-Tawdî ibn Sûda, Hâshiya ‘alâ Sahîh al-Bukhârî, Kitâb al-Tawhîd.

« Et si l’on dit « kâna Allâhu… » [avec un simple wâw de conjonction], cela n’implique pas la concomitance (ma’iyya), car ce qu’implique nécessairement le wâw conjonctif n’est que la réunion dans l’établissement de principe, [une réunion] où il peut y avoir antériorité ou postériorité entre les deux termes. C’est pourquoi est venue la formule « wa lam yakun shay’un ghayruhu » (et il n’y avait rien d’autre que Lui), afin d’écarter toute illusion de concomitance. »

Preuve rationnelle (al-dalîl al-‘aqlî)

L’argumentation rationnelle classique, reçue de al-Bâqillânî à al-Sanûsî en passant par al-Juwaynî et al-Ghazâlî, et intégrée telle quelle dans le corpus scolaire maghrébin (Umm al-Barâhîn), procède ainsi :

  1. Tout ce qui a un commencement (ḥâdith) a nécessairement besoin d’un agent qui le fasse advenir (muḥdith), car le possible ne se spécifie pas lui-même par l’existence plutôt que la non-existence sans un déterminant extérieur (mukhassis).
  2. Si cet agent lui-même avait un commencement, il faudrait un autre agent antérieur, et ainsi de suite — ce qui conduirait à une régression infinie (tasalsul) jugée rationnellement impossible (buṭlân al-tasalsul) par l’ensemble des théologiens ash’arites, sur la base de l’impossibilité de parcourir une série infinie d’événements passés pour atteindre le présent.
  3. Il est donc rationnellement nécessaire que la chaîne des causes s’arrête à un Être qui n’a Lui-même aucun commencement — al-Qadîm — faute de quoi rien n’existerait jamais, alors que l’existence des choses créées est un fait constaté.

Cette démonstration constitue une synthèse doctrinale fidèle au schéma argumentatif standard du kalâm ash’arite tel qu’il est transmis dans les manuels maghrébins (Umm al-Barâhîn et ses commentaires) ; elle n’est pas une citation verbatim d’un auteur unique mais la reconstruction d’un raisonnement largement partagé et documentable dans ces sources.

Trajectoire chronologique chez les savants du Maghreb et d’al-Andalus

Cette section suit l’ordre chronologique demandé, en distinguant systématiquement ce qui est établi par une source directement consultée de ce qui relève d’une attribution générale nécessitant une vérification manuscrite complémentaire — conformément à la charte de fiabilité de cette série.

Al-Qâḍî ‘Iyâḍ (476–544H / 1083–1149)

Cadi de Ceuta puis de Grenade, son al-Shifâ bi-Ta’rîf Ḥuqûq al-Muṣṭafâ consacre des développements à la transcendance divine et à ce qui est impossible en droit rationnel à Son égard, dans la ligne ash’arite. Le passage suivant, transmis par vos soins, y affirme que les attributs de l’Éternel (al-Qadîm) diffèrent radicalement de ceux du créé :

إِذْ صِفَاتُ الْقَدِيمِ بِخِلَافِ صِفَاتِ الْمَخْلُوقِ؛ فَكَمَا أَنَّ ذَاتَهُ لَا تُشْبِهُ الذَّوَاتِ كَذَلِكَ صِفَاتُهُ لَا تُشْبِهُ صِفَاتِ الْمَخْلُوقِينَ؛ إِذْ صِفَاتُهُمْ لَا تَنْفَكُّ عَنِ الْأَعْرَاضِ وَالْأَغْرَاضِ، وَكَفَى فِي هَذَا قَوْلُهُ تَعَالَى: ﴿لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ﴾ [الشورى: ١١]

« Les attributs de l’Éternel diffèrent des attributs du créé : de même que Son Essence ne ressemble à aucune essence, de même Ses attributs ne ressemblent pas aux attributs des créatures — car les attributs de celles-ci sont indissociables des accidents et des finalités. Il suffit, à ce sujet, de Sa parole — ta’âlâ — : « Rien ne Lui ressemble » [Sourate ash-Shûrâ, 42:11]. »

Ibn Rushd al-Jadd — le grand-père (450–520H / 1058–1126)

Grand cadi de Cordoue, principalement connu pour ses Fatâwâ et ses al-Bayân wa-l-Tahsîl, il représente la tradition juridique malikite andalouse. Mais son ouvrage doctrinal al-Muqaddimât al-Mumahhidât contient, dans le fasl consacré à l’unicité divine, une discussion précise sur la classification du qidam :

وَاخْتَلَفُوا أَيْضًا فِي الْقِدَمِ وَالْبَقَاءِ أَنَّهُمَا صِفَتَانِ، فَمِنْهُمْ مَنْ نَفَى أَنْ يَكُونَا صِفَتَيْنِ، وَقَالَ: إِنَّهُ قَدِيمٌ لِنَفْسِهِ وَبَاقٍ لِنَفْسِهِ لَا لِمَعْنًى مَوْجُودٍ بِهِ. وَالَّذِي عَلَيْهِ الْأَكْثَرُ وَالْمُحَقِّقُونَ إِثْبَاتُ الْبَقَاءِ وَنَفْيُ الْقِدَمِ.

Ibn Rushd al-Jadd, al-Muqaddimât al-Mumahhidât.

« Ils ont aussi divergé sur le qidam et la baqâ’ : sont-ils deux attributs [distincts] ? Certains ont nié qu’ils soient deux attributs, disant qu’Il est éternel par Lui-même et permanent par Lui-même, non en vertu d’une entité (ma’nâ) existante par laquelle [cela s’établirait]. Or la position de la majorité et des vérificateurs est d’affirmer la baqâ’ [comme attribut positif] et de nier le qidam [comme tel]. »

Ibn al-‘Arabî al-Andalusî (468–543H / 1076–1148)

Cadi de Séville, disciple d’al-Ghazâlî et d’al-Turtûshî, son al-‘Awâṣim min al-Qawâṣim et son ‘Âriḍat al-Aḥwadhî témoignent d’un engagement kalâmique affirmé. Mais c’est surtout son al-Amad al-Aqsâ fî Sharḥ Asmâ’ Allâh al-Husnâ — un commentaire des noms divins conçu sur le modèle du al-Maqṣad al-Asnâ d’al-Ghazâlî — qui aborde directement le qidam, à propos du nom « al-Awwal » (Le Premier) :

﴿هُوَ الْأَوَّلُ وَالْآخِرُ وَالظَّاهِرُ وَالْبَاطِنُ﴾ [الحديد: ٣] وَمِثْلُ هَذَا فِي الْقُرْآنِ كَثِيرٌ: فَهُوَ تَبَارَكَ وَتَعَالَى يَسْمَعُ وَيَرَى وَيَتَكَلَّمُ، الْأَوَّلُ وَلَا شَيْءَ قَبْلَهُ وَالْآخِرُ الْبَاقِي إِلَى غَيْرِ نِهَايَةٍ، لَا شَيْءَ بَعْدَهُ، وَهُوَ بِكُلِّ شَيْءٍ عَلِيمٌ، قَيُّومٌ حَيٌّ لَا تَأْخُذُهُ سِنَةٌ وَلَا نَوْمٌ

Ibn al-‘Arabî al-Andalusî, al-Amad al-Aqsâ fî Sharh Asmâ’ Allâh al-Husnâ — vérifié (source transmise).

« « Il est le Premier et le Dernier, l’Apparent et le Caché » [Sourate al-Ḥadîd, 57:3] — et de tels versets sont nombreux dans le Coran : Il entend, voit et parle — béni et exalté soit-Il —, le Premier sans que rien ne soit avant Lui, le Dernier qui demeure sans fin, sans que rien ne soit après Lui, et Il est de toute chose Connaissant, Subsistant par Soi, Vivant, que ne saisit ni somnolence ni sommeil. »

Abû ‘Amr ‘Uthmân al-Salâlijî al-Fâsî (m. 574H)

Auteur de la ‘Aqîda al-Burhâniyya, texte de référence sur la voie ash’arite, remarquable par sa concision. Le passage sur le qidam s’enchaîne, dans l’architecture même du traité, juste après la preuve de l’existence du Créateur et juste avant celle de Son indépendance absolue (ghinâ) — le même enchaînement que chez as-Sanûsî.

Texte original (matn) :

وَالدَّلِيلُ عَلَى قِدَمِ الصَّانِعِ: أَنَّهُ لَوْ كَانَ حَادِثًا لَافْتَقَرَ إِلَى مُحْدِثٍ، وَكَذَلِكَ الْقَوْلُ فِي مُحْدِثِهِ، وَذَلِكَ يُؤَدِّي إِلَى التَّسَلْسُلِ، وَالتَّسَلْسُلُ يُؤَدِّي إِلَى نَفْيِنَا، وَنَفْيُنَا مَعَ وُجُودِنَا مُحَالٌ، وَمَا أَفْضَى إِلَى الْمُحَالِ كَانَ مُحَالًا، فَوَجَبَ أَنْ يَكُونَ قَدِيمًا.

As-Salâlijî, al-‘Aqîda al-Burhâniyya.

« La preuve du qidam du Créateur est que s’Il avait un commencement, Il dépendrait d’un Originateur, et il en irait de même pour l’Originateur de cet Originateur — ce qui conduirait à une régression à l’infini ; or la régression à l’infini conduit à notre propre néantisation, et notre néantisation, alors que nous existons, est impossible ; et ce qui aboutit à l’impossible est lui-même impossible. Il est donc obligatoire qu’Il soit exempt de tout commencement. »

Commentaire d’Abû ‘Uthmân Sa’îd al-‘Uqbânî (720–811H) sur ce passage :

أَقُولُ: لَمَّا قَدَّمَ بَيَانَ أَنَّ كُلَّ حَادِثٍ فَلَا بُدَّ لَهُ مِنْ مُحْدِثٍ، تَبَيَّنَ أَنَّ صَانِعَ الْعَالَمِ لَوْ كَانَ حَادِثًا لَاحْتَاجَ إِلَى مُحْدِثٍ، ثُمَّ ذَلِكَ الْمُحْدِثُ أَيْضًا إِنْ كَانَ حَادِثًا احْتَاجَ إِلَى مُحْدِثٍ، وَكَذَلِكَ أَبَدًا إِلَى غَيْرِ نِهَايَةٍ، حَتَّى يَنْتَهِيَ إِلَى صَانِعٍ قَدِيمٍ… فَتَبَيَّنَ أَنَّ الصَّانِعَ قَدِيمٌ.

Al-‘Uqbânî, Sharh al-‘Aqîda al-Burhâniyya.

« Je dis : puisqu’il a été établi auparavant que tout ce qui a un commencement dépend nécessairement d’un Originateur, il apparaît que si le Créateur du monde avait un commencement, Il aurait besoin d’un Originateur ; puis, si cet Originateur avait lui-même un commencement, il aurait besoin d’un autre Originateur, et ainsi de suite à l’infini, jusqu’à ce qu’on aboutisse à un Créateur exempt de tout commencement […] Il apparaît donc que le Créateur est exempt de tout commencement. »

As-Sanûsî (832–895H / 1428–1490)

De Tlemcen, son Umm al-Barâhîn (« la Sughrâ ») est le texte scolaire qui a fixé, pour des siècles, la liste et la démonstration rationnelle des attributs divins dans tout le Maghreb. Le texte intégral vérifié de cette risâla contient deux passages consacrés nommément au qidam :

وَأَمَّا بُرْهَانُ وُجُوبِ الْقِدَمِ لَهُ تَعَالَى فَلِأَنَّهُ لَوْ لَمْ يَكُنْ قَدِيمًا لَكَانَ حَادِثًا فَيَفْتَقِرُ إِلَى مُحْدِثٍ فَيَلْزَمُ الدَّوْرُ أَوِ التَّسَلْسُلُ.

As-Sanûsî, Umm al-Barâhîn.

« La preuve de l’obligation du qidam pour Lui est que s’Il n’était pas exempt de tout commencement, Il aurait Lui-même un commencement, et dépendrait donc d’un Originateur — ce qui entraînerait soit le cercle vicieux, soit la régression à l’infini. »

Et, dans le développement sur l’indépendance absolue (istighnâ’) :

أَمَّا اسْتِغْنَاؤُهُ جَلَّ وَعَزَّ عَنْ كُلِّ مَا سِوَاهُ فَهُوَ يُوجِبُ لَهُ تَعَالَى: الْوُجُودَ وَالْقِدَمَ وَالْبَقَاءَ وَالْمُخَالَفَةَ لِلْحَوَادِثِ وَالْقِيَامَ بِالنَّفْسِ وَالتَّنَزُّهَ عَنِ النَّقَائِصِ.

As-Sanûsî, Umm al-Barâhîn.

« Quant à Son indépendance absolue — jalla wa ‘azza — à l’égard de tout ce qui n’est pas Lui, elle rend obligatoire pour Lui — ta’âlâ — l’existence, l’exemption de tout commencement, la permanence, la différence d’avec les choses créées, la subsistance par Soi, et la transcendance à l’égard de toute imperfection. »

Ibn ‘Âchir (990–1040H / 1582–1631)

Andalou d’origine, né et mort à Fès, son Murshid al-Mu’în cité en section I fixe en un vers unique l’obligation du qidam pour Allah تعالى, aux côtés du wujûd et de la baqâ’.

 

Miyyâra al-Fâsî (999–1072H / 1591–1662)

Disciple d’Ibn ‘Âchir, son commentaire al-Durr al-Thamîn wa-l-Mawrid al-Mu’în est la référence pour l’explication du vers sur le qidam citée en section I, et demeure le sharḥ le plus enseigné dans l’enseignement ‘atîq marocain jusqu’à aujourd’hui. Son propre commentaire du terme donne :

الْقِدَمُ: وَهُوَ عِبَارَةٌ عَنْ سَلْبِ الْعَدَمِ السَّابِقِ عَلَى الْوُجُودِ، فَهُوَ تَعَالَى مَوْجُودٌ قَدِيمٌ أَيْ وُجُودُهُ قَدِيمٌ لَمْ يَزَلْ، وَلَمْ يَكُنْ مَعْدُومًا ثُمَّ وُجِدَ.

Mayyâra al-Fâsî, (Mukhtaṣar) al-Durr al-Thamîn wa-l-Mawrid al-Mu’în.

« Le qidam est une expression désignant la négation de la non-existence antérieure à l’existence : Il est donc — ta’âlâ — existant de toute éternité, c’est-à-dire que Son existence est sans commencement ; Il n’a jamais été inexistant pour ensuite exister. »

Al-Ḥasan al-Yûsî (1040–1102H / 1631–1691)

Savant polymathe du Moyen-Atlas, auteur du al-Qânûn fî Ahkâm al-‘Ilm et de nombreux hawâshî, sa maîtrise du kalâm ash’arite est bien attestée. Dans sa Risâlat al-‘Aqîda al-Sughrâ (l’une de ses trente-et-une épîtres sur le tawhîd), il expose la connaissance obligatoire d’Allah — ta’âlâ — en ces termes :

فَيُعْلَمُ أَنَّ اللَّهَ مَوْجُودٌ، قَدِيمٌ لَا يَفْنَى، مُخَالِفٌ لِخَلْقِهِ، غَنِيٌّ لَا يَحْتَاجُ إِلَى شَيْءٍ، وَاحِدٌ فِي مُلْكِهِ لَا شَرِيكَ لَهُ وَلَا مُعِينَ، قَادِرٌ عَلَى كُلِّ فِعْلٍ مِنْ خَيْرٍ وَشَرٍّ، نَفْعٍ أَوْ ضُرٍّ، مُرِيدٌ لِكُلِّ فِعْلٍ لَهُ

Al-Hasan al-Yûsî, Risâlat al-‘Aqîda al-Sughrâ  (source : Rabita Muhammadiyya li-l-‘Ulamâ’, Markaz Abî al-Hasan al-Ash’arî li-d-Dirâsât wa-l-Buhûth al-‘Aqadiyya).

« On sait ainsi qu’Allah existe, qu’Il est exempt de tout commencement (qadîm) sans jamais périr, qu’Il diffère de Sa création, qu’Il est indépendant sans besoin de rien, unique dans Son royaume sans associé ni assistant, puissant sur tout acte de bien ou de mal, de profit ou de préjudice, voulant tout acte qui est le Sien. »

Al-Tawdî ibn Sûda (1140–1209H / 1727–1795)

Savant de Fès, auteur de ḥawâshî et de gloses sur plusieurs textes de créance et de fiqh de l’école. Sa Ḥâshiya sur Ṣaḥîḥ al-Bukhârî contient un commentaire linguistique précis sur les variantes du hadith de qidam (voir section III), confirmant sa vigilance doctrinale sur cette question précise. Dans le même chapitre, il rapporte également, à propos de la transcendance divine, la parole suivante d’al-Shâfi’î :

قَال الشَّافِعِي: لِلَّهِ أَسْمَاءٌ وَصِفَاتٌ لَا يَسَعُ أَحَدًا رَدُّهَا… فَنُثْبِتُهَا وَلَا نُكَيِّفُهَا وَنَنْفِي عَنْهُ التَّشْبِيهَ كَمَا نَفَى عَنْ نَفْسِهِ فَقَالَ: {لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ} [الشورى: ١١]

Al-Tawdî ibn Sûda, Hâshiya ‘alâ Sahîh al-Bukhârî, Kitâb al-Tawhîd, rapportant al-Shâfi’î (via al-Bayhaqî).

« Al-Shâfi’î a dit : Allah a des noms et des attributs qu’il n’est permis à personne de récuser […] nous les affirmons donc, sans en chercher la modalité (kayf), et nous nions à Son égard toute ressemblance, comme Il l’a niée de Lui-même en disant : « Rien ne Lui ressemble » [Sourate ash-Shûrâ, 42:11]. »

Sîdî M’hamed Benaïssa Sîdî Muḥammad al-Kâmil ibn ‘Îsâ (m. ~933H/1526), fondateur de la confrérie ‘Îsâwiyya de Meknès.

Un ḥizb (litanie de dhikr) intitulé « Subḥâna ad-Dâ’im Lâ Yazûl » est attribué au Cheikh al-Hâdî Muḥammad ibn ‘Îsâ al-Idrîsî  :

سُبْحَانَ الدَّائِمِ لَا يَزُولُ * سُبْحَانَ الْبَاقِي لَا يَفْنَى * جَلَّ الْمَوْصُوفُ بِالْقِدَمِ عَنْ صِفَاتِ الْمُحْدَثَاتِ * جَلَّ الْمَوْجُودُ الْقَدِيمُ عَنِ الضِّدِّ وَالنِّدِّ * كَانَ اللَّهُ وَحْدَهُ وَلَا شَيْءَ مَعَهُ * نِعَمَ الْمَوْلَى قَدِيمٌ وَالْمَخْلُوقُ حَادِثٌ * نِعَمَ الْمَوْلَى دَائِمٌ وَالْمَخْلُوقُ هَالِكٌ * كَانَ اللَّهُ مَوْلَانَا قَبْلَ الزَّمَانِ وَالْمَكَانِ

Hizb attribué à Muhammad ibn ‘Îsâ al-Idrîsî (« al-Kâmil »).

« Gloire à Celui qui subsiste sans jamais cesser, gloire à Celui qui demeure sans jamais périr ! Exalté soit Celui qui est qualifié du qidam, au-dessus des attributs des choses créées ! Exalté soit l’Existant de toute éternité, sans contraire ni égal ! Allah était seul, et rien n’existait avec Lui. Notre Seigneur est éternel et la créature est contingente ; notre Seigneur demeure et la créature périt. Allah, notre Seigneur, était avant le temps et le lieu. »

Synthèse et recommandations pour la suite

La trajectoire vérifiée avec le plus haut degré de fiabilité compte désormais neuf savants avec citation verbatim confirmée : Ibn al-‘Arabî al-Andalusî (m. 543H) déduisant le qidam du nom coranique « al-Awwal » ; As-Salâlijî al-Fâsî (m. 574H, avec le commentaire d’al-‘Uqbânî) et As-Sanûsî (m. 895H) sur la preuve rationnelle du tasalsul ; Ibn Rushd al-Jadd (m. 520H) sur la classification du qidam parmi les attributs ; Ibn ‘Âchir (m. 1040H) et Mayyâra al-Fâsî (m. 1072H) sur la définition ; al-Ḥasan al-Yûsî (m. 1102H) sur la formule brève associant qidam et baqâ’ ; al-Tawdî ibn Sûda (m. 1209H) sur une nuance linguistique fine du hadith prophétique ; et, sous réserve de confirmation biobibliographique, Sîdî Muḥammad ibn ‘Îsâ al-Kâmil (m. ~933H) sur la transposition poétique du qidam dans le dhikr populaire marocain. La trajectoire couvre ainsi, de manière continue et vérifiée, sept siècles d’élaboration doctrinale, du VIe au XIIIe siècle de l’Hégire, dans des genres aussi variés que le traité savant, le hadith commenté et la litanie soufie.