L’attribut de l’Unicité dans les paroles des savants d’Andalousie et du Maghreb extrême.

L’attribut de l’Unicité  est l’un des attributs de l’Être (Sifat Nafsiyyah) sur lesquels les théologiens (moutakallimoun) des Gens de la Sounnah se sont accordés. Sa signification est la négation de tout associé pour Allah, le Tout-Puissant, dans Son Être, Ses attributs et Ses actes. Il n’a donc pas de second dans Sa divinité, et Il n’a pas d’équivalent dans Sa perfection. Les savants d’Andalousie et du Maghreb extrême ont constitué une source fondamentale dans l’enracinement de cet attribut, de manière rationnelle et textuelle, avec des méthodes variant entre l’argumentation littérale directe par les textes et l’argumentation théologique démonstrative, qui a atteint son apogée chez les savants acharites des dernières époques dans l’Occident musulman.

Fondements scripturaires

Le Coran

Sourate al-Ikhlāṣ (112), versets 1 à 4

﴿ قُلْ هُوَ اللَّهُ أَحَدٌ ، اللَّهُ الصَّمَدُ ، لَمْ يَلِدْ وَلَمْ يُولَدْ ، وَلَمْ يَكُنْ لَهُ كُفُوًا أَحَدٌ ﴾

« Dis : Il est Allah, Unique. Allah, le Recours absolu. Il n’a pas engendré et n’a pas été engendré. Et nul n’est égal à Lui. » Cette sourate, considérée par les commentateurs comme la synthèse la plus dense du tawḥīd, fonde à elle seule l’unicité d’essence et l’unicité d’attribut, en excluant toute filiation, toute origine et toute équivalence.

Sourate al-Anbiyāʾ (21), verset 22 — fondement du burhān al-tamānuʿ

﴿ لَوْ كَانَ فِيهِمَا آلِهَةٌ إِلَّا اللَّهُ لَفَسَدَتَا ۚ فَسُبْحَانَ اللَّهِ رَبِّ الْعَرْشِ عَمَّا يَصِفُونَ ﴾

« S’il y avait dans les cieux et sur la terre des divinités autres qu’Allah, tous deux seraient en ruine. Gloire soit à Allah, Seigneur du Trône, au-dessus de ce qu’ils décrivent ! » Ce verset constitue le fondement scripturaire direct de la preuve rationnelle dite de la mutuelle exclusion (dalīl al-tamānuʿ), reprise et développée par les mutakallimūn malikites-acharites.

Sourate al-Muʾminūn (23), verset 91

﴿ مَا اتَّخَذَ اللَّهُ مِنْ وَلَدٍ وَمَا كَانَ مَعَهُ مِنْ إِلَٰهٍ ۚ إِذًا لَّذَهَبَ كُلُّ إِلَٰهٍ بِمَا خَلَقَ وَلَعَلَا بَعْضُهُمْ عَلَىٰ بَعْضٍ ﴾

« Allah ne S’est point attribué de fils, et il n’existe point de divinité avec Lui ; sinon, chaque divinité serait partie avec ce qu’elle aurait créé, et certaines se seraient élevées sur d’autres. » Ce verset ajoute au raisonnement précédent l’argument de la domination réciproque (taghālub), impossible pour un être nécessairement parfait.

Sourate al-Baqara (2), verset 163

 

﴿ وَإِلَٰهُكُمْ إِلَٰهٌ وَاحِدٌ ۖ لَّا إِلَٰهَ إِلَّا هُوَ الرَّحْمَٰنُ الرَّحِيمُ ﴾

« Et votre Divinité est une Divinité Unique. Point de divinité à part Lui, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. »

La Sunna

Ḥadīth de l’envoi de Muʿādh ibn Jabal au Yémen (rapporté par al-Bukhārī et Muslim)

﴿ إِنَّكَ تَأْتِي قَوْمًا مِنْ أَهْلِ الْكِتَابِ فَلْيَكُنْ أَوَّلَ مَا تَدْعُوهُمْ إِلَيْهِ شَهَادَةُ أَنْ لَا إِلَٰهَ إِلَّا اللَّهُ ﴾

« Tu vas te rendre auprès de gens du Livre : que la première chose à laquelle tu les appelles soit l’attestation qu’il n’y a de divinité qu’Allah. » Ce hadith établit que l’unicité constitue le socle et le point de départ de toute prédication, antérieur à toute prescription légale.

Ḥadīth qudsī sur l’exclusivité du culte (rapporté par Muslim)

﴿ أَنَا أَغْنَى الشُّرَكَاءِ عَنِ الشِّرْكِ، مَنْ عَمِلَ عَمَلًا أَشْرَكَ فِيهِ مَعِي غَيْرِي تَرَكْتُهُ وَشِرْكَهُ ﴾

« Je suis Celui qui, de tous les associés, se passe le mieux d’associé. Quiconque accomplit une œuvre en Y associant un autre que Moi, Je l’abandonne, lui et son association. » Ce ḥadīth qudsī illustre le rejet absolu de toute association dans le culte, conséquence directe de l’unicité des actes.

Fondements rationnels

Le burhān al-tamānuʿ (preuve de la mutuelle exclusion)

Cette preuve, exposée notamment par al-Bāqillānī dans son al-Tamhīd, s’articule en deux prémisses : premièrement, l’univers manifeste une harmonie et une cohérence parfaites ; deuxièmement, si deux divinités gouvernaient le monde et venaient à diverger dans leurs volontés respectives — l’une voulant qu’une chose soit et l’autre voulant qu’elle ne soit pas —, il en résulterait nécessairement soit l’impuissance de l’une des deux (ce qui contredit la divinité), soit la corruption de l’univers (fasād al-ʿālam), soit encore une alternance absurde dans l’exercice du pouvoir (tanāwub). Aucune de ces conséquences n’étant observée, on conclut par nécessité rationnelle à l’unicité du Créateur.

Cet argument, directement adossé au verset 22 de sourate al-Anbiyāʾ, a été discuté et repris jusque chez les juristes-théologiens andalous, y compris dans les objections que lui opposa le philosophe Ibn Rushd al-Ḥafīd (le petit-fils) dans ses Manāhij al-adilla, ce qui atteste de la centralité de ce raisonnement dans le débat théologique maghrébo-andalou, bien au-delà du seul cercle acharite.

Le dalīl al-tarjīḥ (argument de la spécification)

Second raisonnement classique : le monde contingent (al-ʿālam al-ḥādith), pouvant aussi bien exister que ne pas exister, requiert un agent qui spécifie (murajjiḥ) son existence sur sa non-existence à un moment déterminé plutôt qu’à un autre. Si deux agents nécessaires concouraient à cette spécification, il faudrait soit une entente parfaite et permanente entre eux — ce qui revient en réalité à une seule volonté agissante —, soit une différence, qui réintroduit la contingence et l’imperfection, incompatibles avec la nécessité d’être (wujūb al-wujūd) propre à la divinité.

Trajectoire historique : neuf notices scolastiques

Ibn Abī Zayd al-Qayrawānī  (310–386 H / 922–996)

Figure fondatrice du malikisme maghrébin, surnommé « le petit Mālik » (Mālik al-ṣaghīr), Ibn Abī Zayd expose dans le préambule doctrinal de sa Risāla une profession de foi sunnite antérieure à la systématisation acharite proprement dite, mais dont la teneur sur l’unicité annonce déjà les formulations scolastiques ultérieures.

Préambule doctrinal de la Risāla

﴿ وَأَنَّ اللَّهَ وَاحِدٌ لَا شَرِيكَ لَهُ، لَمْ يَزَلْ وَلَا يَزَالُ بِأَسْمَائِهِ وَصِفَاتِهِ، لَمْ يُحْدِثْ لَهُ اسْمًا وَلَا صِفَةً ﴾

« Allah est Un, sans associé ; Il n’a cessé et ne cessera d’être doté de Ses Noms et de Ses attributs ; Il ne S’est fait advenir aucun nom ni attribut nouveau. » Cette formule associe l’unicité (waḥda) à l’éternité des Noms et attributs, préfigurant la synthèse entre al-Waḥdāniyya et al-Qidam que développeront les acharites postérieurs.

Abū Bakr al-Bāqillānī  (338–403 H / 950–1013)

Bien que rattaché à l’école acharite orientale, al-Bāqillānī occupe une place structurante dans la réception maghrébo-andalouse du kalām, son al-Tamhīd ayant servi de matrice argumentative à des générations de théologiens malikites d’Occident islamique. C’est chez lui que le burhān al-tamānuʿ reçoit sa formulation scolastique la plus rigoureuse.

al-Tamhīd (édition Khuḍayrī et Abū Rīda)

﴿ لَوْ كَانَ لِلْعَالَمِ صَانِعَانِ لَوَجَبَ أَنْ يَصِحَّ بَيْنَهُمَا الِاخْتِلَافُ وَالتَّمَانُعُ، وَلَوْ صَحَّ ذَٰلِكَ لَوَجَبَ الْعَجْزُ عَلَى أَحَدِهِمَا، وَالْعَاجِزُ لَا يَكُونُ إِلَٰهًا ﴾

« Si le monde avait deux créateurs, il faudrait nécessairement que la divergence et la mutuelle exclusion soient possibles entre eux ; et si cela était possible, l’impuissance s’imposerait à l’un des deux — or ce qui est impuissant ne saurait être divin. » Cette reformulation logique du verset 22 de sourate al-Anbiyāʾ deviendra un lieu commun de la scolastique acharite maghrébine.

Abou Al-Walid Al-Baji Al-Andalousi (403–474 de l’hégire)

Soulayman Ibn Khalaf Ibn Sa’d At-Toujibi, connu sous le nom d’Abou Al-Walid Al-Baji, était le juge de l’Andalousie, son jurisconsulte (faqih) et son théologien (moutakallim). Son origine est de Badajoz et il est né à Béja. Il a rédigé un livre indépendant sur ce sujet intitulé « At-Tasdid ila Ma’rifat At-Tawhid », que l’imam Ad-Dhahabi a compté parmi l’ensemble de ses ouvrages dans sa biographie. Ses contemporains l’ont décrit en ces termes :

« Jurisconsulte, théologien, homme de lettres et poète, il a étudié en Irak, a enseigné la science du Kalam et a rédigé des ouvrages. »

Source : Ad-Dhahabi, Siyar A’lam An-Noubala’, Vingt-cinquième génération, Biographie d’Abou Al-Walid Al-Baji.

Al-Baji a réuni dans sa méthodologie les fondements de la jurisprudence (Ousoul Al-Fiqh) malikite et la réflexion théologique acharite. Son livre sur le Tawhid fut ainsi le prolongement des efforts des Andalous pour établir l’Unicité par la voie démonstrative, parallèlement aux textes. Cet attachement au Tawhid comme fondement premier de toute recommandation transparaît également dans sa Wasiyya (testament) adressée à ses deux fils, où il leur dit :

Sourate Al-Baqarah, verset 132﴾يَا بَنِيَّ إِنَّ اللَّهَ اصْطَفَىٰ لَكُمُ الدِّينَ فَلَا تَمُوتُنَّ إِلَّا وَأَنتُم مُّسْلِمُونَ ﴿

Sourate Luqman, verset 13.﴾يَا بُنَيَّ لَا تُشْرِكْ بِاللَّهِ ۖ إِنَّ الشِّرْكَ لَظُلْمٌ عَظِيمٌ﴿

« La première chose que je vous recommande est ce qu’Abraham a recommandé à ses fils, et Jacob aussi : « Ô mes fils, Allah a élu pour vous la religion ; ne mourrez donc qu’en pleine soumission » (Coran 2:132). Et je vous interdis ce que Luqman a interdit à son fils en l’exhortant : « Ô mon fils, ne donne pas d’associé à Allah, car l’association est vraiment une injustice énorme » (Coran 31:13). »

Al-Baji explique ensuite la portée de cette double recommandation en insistant sur sa fermeté absolue : il affirme appuyer et répéter cette exhortation par souci de l’attachement indéfectible de ses fils à la religion, de sorte qu’aucune affaire de ce monde ne puisse les en détourner ; il leur enjoint de sacrifier leur propre vie pour elle plutôt que d’y renoncer pour un bien terrestre, rappelant qu’aucun avantage de ce monde n’a de valeur s’il mène à l’Enfer éternel, et qu’aucune épreuve n’a de poids si elle mène au Paradis éternel — concluant par le verset :

﴾ وَمَن يَبْتَغِ غَيْرَ الْإِسْلَامِ دِينًا فَلَن يُقْبَلَ مِنْهُ وَهُوَ فِي الْآخِرَةِ مِنَ الْخَاسِرِينَ﴿

(« Et quiconque cherche une religion autre que l’Islam, ne sera point agréé, et il sera, dans l’au-delà, parmi les perdants », Coran 3:85).

Ibn Rushd al-Jadd  (450–520 H / 1058–1126)

Grand-père du philosophe Averroès, Ibn Rushd al-Jadd fut le principal muftī et faqīh malikite de Cordoue à son époque. Son al-Muqaddimāt al-Mumahhidāt, œuvre avant tout juridique, s’ouvre néanmoins sur un chapitre doctrinal explicite consacré à « l’unicité d’Allah, exalté et magnifié soit-Il, à Ses noms, et à ce qu’il en est des attributs de Son essence et de Ses actes ». Les passages suivants sont transcrits directement du manuscrit transmis.

al-Muqaddimāt al-Mumahhidāt, faṣl : Fī waḥdāniyyat Allāh ʿazza wa-jalla wa-asmāʾihi

﴿ فَاللَّهُ تَبَارَكَ وَتَعَالَى إِلَٰهٌ وَاحِدٌ قَدِيمٌ بِصِفَاتِهِ الْعُلَى وَأَسْمَائِهِ الْحُسْنَى لَا أَوَّلَ لِوُجُودِهِ، وَبَاقٍ أَبَدًا إِلَى غَيْرِ غَايَةٍ وَلَا انْتِهَاءٍ، تَعَالَى عَنْ مُشَابَهَةِ الْمَخْلُوقَاتِ، وَارْتَفَعَ عَنْ مُمَاثَلَةِ الْمُحْدَثَاتِ، لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ وَهُوَ السَّمِيعُ الْبَصِيرُ. وَرَدَتْ بِذَٰلِكَ كُلِّهِ النُّصُوصُ عَنِ الرَّسُولِ عَلَيْهِ الصَّلَاةُ وَالسَّلَامُ، وَدَلَّتْ عَلَيْهِ دَلَائِلُ الْعُقُولِ ﴾

« Allah, béni et exalté soit-Il, est une divinité Unique, éternelle par Ses attributs sublimes et Ses noms les plus beaux, sans commencement à Son existence, subsistant à jamais sans terme ni fin, élevé au-dessus de toute ressemblance avec les créatures, hors de toute assimilation aux êtres advenus : rien ne Lui est semblable, et Il est Celui qui entend tout et qui voit tout. Tout cela est attesté par les textes rapportés du Messager — sur lui la prière et le salut — et démontré par les preuves de la raison. »

Suite : le dalīl al-tamānuʿ selon Ibn Rushd al-Jadd

﴿ فَمِنْ أَدِلَّةِ الْمَعْقُولِ عَلَى أَنَّهُ وَاحِدٌ: أَنَّهُمَا لَوْ كَانَا اثْنَيْنِ لَجَازَ أَنْ يَخْتَلِفَا، وَإِذَا اخْتَلَفَا لَمْ يَخْلُ ذَٰلِكَ مِنْ ثَلَاثَةِ أَقْسَامٍ لَا رَابِعَ لَهَا: أَحَدُهَا أَنْ يَتِمَّ مُرَادُهُمَا جَمِيعًا، وَالثَّانِي أَنْ لَا يَتِمَّ مُرَادُهُمَا جَمِيعًا، وَالثَّالِثُ أَنْ يَتِمَّ مُرَادُ أَحَدِهِمَا وَلَا يَتِمَّ مُرَادُ الْآخَرِ. فَيَسْتَحِيلُ مِنْهَا وَجْهَانِ: أَحَدُهُمَا أَنْ يَتِمَّ مُرَادُهُمَا جَمِيعًا، لِأَنَّهُ لَوْ أَرَادَ أَحَدُهُمَا إِحْيَاءَ جِسْمٍ وَأَرَادَ الْآخَرُ إِمَاتَتَهُ، فَتَمَّتْ إِرَادَتُهُمَا جَمِيعًا، لَكَانَ الْجِسْمُ حَيًّا مَيِّتًا فِي حَالٍ وَاحِدٍ، وَلَوْ لَمْ تَتِمَّ إِرَادَةُ وَاحِدٍ مِنْهُمَا لَكَانَ الْجِسْمُ لَا حَيًّا وَلَا مَيِّتًا فِي حَالٍ وَاحِدٍ، وَهَٰذَا مِنَ الْمُسْتَحِيلِ فِي الْعَقْلِ، فَلَمْ يَبْقَ إِلَّا أَنْ يَتِمَّ مُرَادُ أَحَدِهِمَا وَلَا يَتِمَّ مُرَادُ الْآخَرِ. فَالَّذِي تَتِمُّ إِرَادَتُهُ هُوَ اللَّهُ الْقَادِرُ، وَالَّذِي لَمْ تَتِمَّ إِرَادَتُهُ لَيْسَ بِإِلَٰهٍ لِأَنَّهُ عَاجِزٌ مَغْلُوبٌ. وَهَٰذَا الدَّلِيلُ يُسَمُّونَهُ دَلِيلَ التَّمَانُعِ ﴾

« Parmi les preuves rationnelles de l’unicité : s’ils étaient deux, il serait possible qu’ils divergent ; et s’ils divergeaient, cela ne pourrait se ramener qu’à trois cas, sans un quatrième : que leurs deux volontés s’accomplissent toutes deux ; qu’aucune des deux ne s’accomplisse ; ou que la volonté de l’un s’accomplisse sans celle de l’autre. Deux de ces cas sont impossibles : que les deux volontés s’accomplissent ensemble — car si l’un voulait faire vivre un corps et l’autre voulait le faire mourir, et que les deux volontés s’accomplissaient ensemble, le corps serait à la fois vivant et mort dans un seul et même état ; et si aucune des deux volontés ne s’accomplissait, le corps ne serait ni vivant ni mort dans un seul et même état — ce qui est rationnellement impossible. Il ne reste donc que la volonté de l’un s’accomplisse sans celle de l’autre : celui dont la volonté s’accomplit est Allah, le Tout-Puissant, et celui dont la volonté ne s’accomplit pas n’est point divin, car il est impuissant et dominé. C’est cette preuve qu’ils nomment la preuve de la mutuelle exclusion (dalīl al-tamānuʿ). »

Ibn Rushd al-Jadd rattache ensuite explicitement ce raisonnement aux deux mêmes versets déjà cités en section II du présent document — sourate al-Anbiyāʾ (21), verset 22, et sourate al-Muʾminūn (23), verset 91 — ce qui confirme, par une source andalouse indépendante, l’ancrage scripturaire exact de ces deux versets dans l’argumentation malikite-acharite du dalīl al-tamānuʿ.

Abū Bakr Ibn al-ʿArabī al-Ishbīlī  (468–543 H / 1076–1148)

Qāḍī de Séville, disciple d’Abū al-Walīd al-Bājī puis voyageur d’orient (riḥla) où il fréquenta Abū al-Maʿālī al-Juwaynī et Abū Ḥāmid al-Ghazālī, Ibn al-ʿArabī al-Ishbīlī compte parmi les figures les plus rigoureuses de l’acharisme andalou. Son al-Mutawassiṭ fī al-iʿtiqād wa-l-radd ʿalā man khālafa al-sunna min dhawī al-bidaʿ wa-l-ilḥād consacre un chapitre entier (faṣl) à l’établissement démonstratif de l’unicité divine, immédiatement suivi d’un chapitre sur le rejet de l’assimilation (tashbīh). Le passage suivant est transcrit directement du manuscrit transmis.

al-Mutawassiṭ fī al-iʿtiqād, faṣl sur l’établissement de l’Unicité

﴿ وَمِنْ أَوْسَطِ الأَدِلَّةِ فِي الْوَحْدَانِيَّةِ أَنَا نَقُولُ: إِثْبَاتُ إِلَٰهَيْنِ يُوجِبُ تَخْصِيصَ الْقُدْرَةِ، وَذَٰلِكَ يَقْتَضِي إِثْبَاتَ الْحُدُوثِ، وَالْقُدْرَةُ الْمُتَنَاهِيَةُ لَا تَصْلُحُ إِلَّا لِلذَّاتِ الْمُتَنَاهِيَةِ، وَذَٰلِكَ يُوجِبُ الْحُدُوثَ، وَيُوجِبُ التَّخْصِيصَ فِي الْعِلْمِ أَيْضًا، وَذَٰلِكَ يَقْتَضِي الْحُدُوثَ ﴾

« Et parmi les preuves les plus mesurées de l’Unicité, nous disons : établir deux divinités impose nécessairement une limitation de la puissance, ce qui entraîne l’établissement du caractère créé ; or la puissance finie ne convient qu’à une essence finie, ce qui impose le caractère créé ; et cela impose également une limitation dans la science, ce qui entraîne à son tour le caractère créé. »

﴿ بَيَانُهُ وَإِيضَاحُهُ: أَنَّهُمَا لَوْ كَانَا اثْنَيْنِ وَقَدْ قَدَرَا عَلَى الْمُخَالَفَةِ أَوْ لَمْ يَقْدِرَا عَلَيْهَا؛ فَإِنْ كَانَا قَادِرَيْنِ عَلَى ذَٰلِكَ كَانَ كُلُّ وَاحِدٍ مِنْهُمَا نَاقِصًا مَقْهُورًا عِنْدَ جُمْهُورٍ، وَلَيْسَ ذَٰلِكَ مِنْ صِفَةِ الْإِلَٰهِ. وَإِنْ لَمْ يَكُونَا قَادِرَيْنِ عَلَى ذَٰلِكَ وَجَبَ تَخْصِيصُ الْقُدْرَةِ وَتَنَاهِيهَا ﴾

« Éclaircissement : s’ils étaient deux, ou bien ils seraient capables de se contredire l’un l’autre, ou bien ils ne le seraient pas. S’ils en étaient capables, chacun des deux serait, de l’avis de la majorité, imparfait et dominé — ce qui ne saurait relever de l’attribut de la divinité. Et s’ils n’en étaient pas capables, la limitation et la finitude de la puissance s’imposeraient nécessairement. » Cette double impasse — domination réciproque ou impuissance partagée — reproduit très exactement, sous une forme légèrement distincte, l’armature du burhān al-tamānuʿ déjà rencontrée chez al-Bāqillānī, dont l’auteur signale d’ailleurs explicitement la dette envers al-Lumaʿ d’al-Ashʿarī, al-Tamhīd d’al-Bāqillānī et al-Irshād d’al-Juwaynī.

Suite : la triple unicité de l’essence, des attributs et des actes

﴿ فَإِنَّ الْبَارِيَ وَاحِدٌ فِي ذَاتِهِ؛ أَيْ: لَا يَنْقَسِمُ وَلَا يَتَجَزَّأُ، وَلَا يُضَافُ إِلَيْهِ مِثْلٌ لَهُ فَيَكُونَانِ اثْنَيْنِ. وَهُوَ أَيْضًا وَاحِدٌ فِي صِفَاتِهِ؛ فَإِنَّ عِلْمَهُ وَقُدْرَتَهُ وَإِرَادَتَهُ وَكَلَامَهُ وَحَيَاتَهُ وَاجِبَةٌ لَهُ دُونَ غَيْرِهِ. وَهُوَ أَيْضًا وَاحِدٌ فِي مَخْلُوقَاتِهِ، أَيْ: لَا خَالِقَ سِوَاهُ. وَهُوَ أَيْضًا وَاحِدٌ، بِمَعْنَى أَنْ لَا نَظِيرَ لَهُ ﴾

« Le Créateur est Un dans Son essence, c’est-à-dire qu’Il ne se divise ni ne se fractionne, et qu’on ne saurait Lui adjoindre un semblable, ce qui ferait alors deux. Il est également Un dans Ses attributs, car Sa science, Sa puissance, Sa volonté, Sa parole et Sa vie Lui sont dues à Lui seul, à l’exclusion de tout autre. Il est également Un dans Ses créatures, c’est-à-dire qu’il n’est de créateur que Lui. Il est également Un en ce sens qu’Il n’a nul pareil. » Cette tripartition — essence, attributs, actes, à laquelle s’ajoute la négation du pareil (naẓīr) — atteste que la structure ternaire que systématisera plus tard al-Sanūsī était déjà pleinement en place dans l’acharisme andalou du VIᵉ siècle hégirien.

Al-Salālijī al-Fāsī  (m. 574 H / 1178)

Théologien fassi dont l’al-ʿAqīda al-Burhāniyya wa-l-Fuṣūl al-Īmāniyya, propose un exposé systématique et démonstratif (burhānī) des articles de foi, dans la ligne de la méthode acharite de preuve rationnelle appliquée aux vérités révélées. Le passage suivant, portant précisément sur la preuve de l’unicité, est transcrit directement du manuscrit transmis (matn, p. 28).

al-ʿAqīda al-Burhāniyya wa-l-Fuṣūl al-Īmāniyya, faṣl sur la preuve de l’Unicité

﴿ وَالدَّلِيلُ عَلَى وَحْدَانِيَّتِهِ تَعَالَى أَنَّا لَوْ قَدَّرْنَا إِلَٰهَيْنِ، وَقَدَّرْنَا مِنْ أَحَدِهِمَا إِرَادَةَ حَرَكَةٍ فِي مَحَلٍّ وَاحِدٍ فِي وَقْتٍ وَاحِدٍ، وَمِنَ الثَّانِي إِرَادَةَ تَسْكِينِهِ فِي تِلْكَ الْحَالَةِ بِعَيْنِهَا، لَمْ يَخْلُ إِمَّا أَنْ تَنْفُذَ إِرَادَتُهُمَا جَمِيعًا، أَوْ لَا تَنْفُذَ إِرَادَتُهُمَا، أَوْ تَنْفُذَ إِرَادَةُ أَحَدِهِمَا دُونَ الثَّانِي ﴾

« La preuve de Son unicité, exalté soit-Il : si nous supposions deux divinités, et que nous supposions que l’une veuille mouvoir un corps en un lieu et à un instant donnés, tandis que l’autre veuille l’immobiliser dans cet état même, il ne resterait que trois possibilités : que les deux volontés s’accomplissent ensemble, qu’aucune des deux ne s’accomplisse, ou que la volonté de l’une s’accomplisse sans celle de l’autre. »

﴿ فَثَبَتَ بِذَٰلِكَ أَنَّ الْفِعْلَ يُنَافِي الِاثْنَيْنِيَّةَ عَلَى وَصْفِ الْإِلَٰهِيَّةِ، كَمَا قَالَ تَعَالَى: ﴿لَوْ كَانَ فِيهِمَا آلِهَةٌ إِلَّا اللَّهُ لَفَسَدَتَا﴾ [الأنبياء: ٢٢]، ﴿ذَٰلِكُمُ اللَّهُ رَبُّكُمْ خَالِقُ كُلِّ شَيْءٍ لَا إِلَٰهَ إِلَّا هُوَ﴾ [غافر: ٦٢]، ﴿لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ وَهُوَ السَّمِيعُ الْبَصِيرُ﴾ [الشورى: ١١] ﴾

« Il est ainsi établi que l’acte exclut la dualité dans l’attribut de la divinité, comme le dit Allah, exalté soit-Il : “S’il y avait dans les cieux et sur la terre des divinités autres qu’Allah, tous deux seraient en ruine” [al-Anbiyāʾ, 22], “Voilà Allah, votre Seigneur, Créateur de toute chose ; il n’y a de divinité que Lui” [Ghāfir, 62], “Rien ne Lui est semblable, et Il est Celui qui entend tout et qui voit tout” [al-Shūrā, 11]. » Al-Salālijī convoque ainsi un troisième verset (Ghāfir 62), inédit dans les notices précédentes, aux côtés des deux versets déjà rencontrés chez Ibn Rushd al-Jadd et Ibn al-ʿArabī al-Ishbīlī.

Saʿīd al-ʿUqbānī al-Tilimsānī  (m. 811 H / 1408)

Abū al-Qāsim Saʿīd ibn Aḥmad al-ʿUqbānī, faqīh et mutakallim malikite de Tlemcen, compte parmi les grandes figures doctrinales du Maghreb central à la fin du VIIIᵉ/XIVᵉ siècle, dans la génération qui précède immédiatement al-Sanūsī. Son commentaire (sharḥ) d’al-ʿAqīda al-Burhāniyya de al-Salālijī, connu comme al-Tafsīr al-Burhāniyya, déploie pas à pas l’argumentation logique implicite du matn. Les passages suivants sont transcrits directement du manuscrit transmis (sharḥ, p. 78–81), portant sur ce même faṣl de la preuve de l’Unicité déjà cité chez al-Salālijī.

al-Tafsīr al-Burhāniyya, sur la preuve de l’Unicité — développement du dalīl al-tamānuʿ

﴿ وَبَاطِلٌ أَنْ تَنْفُذَ الْإِرَادَتَانِ مَعًا؛ لِأَنَّ الْجِسْمَ الْوَاحِدَ لَا يَكُونُ مُتَحَرِّكًا سَاكِنًا فِي وَقْتٍ وَاحِدٍ. وَبَاطِلٌ أَنْ يَبْطُلَا مَعًا لِأَنَّ الْجِسْمَ الْوَاحِدَ لَا يَكُونُ غَيْرَ مُتَحَرِّكٍ وَلَا سَاكِنٍ فِي وَقْتٍ وَاحِدٍ. وَأَيْضًا لَوْ بَطَلَتِ الْإِرَادَتَانِ مَعًا لَكَانَ كُلُّ وَاحِدٍ مِنْهُمَا عَاجِزًا، وَالْعَاجِزُ لَيْسَ بِإِلَٰهٍ. فَيَتَعَيَّنُ نُفُوذُ إِرَادَةِ أَحَدِهِمَا وَبُطْلَانُ إِرَادَةِ الْآخَرِ ﴾

« Il est absurde que les deux volontés s’accomplissent ensemble, car un seul et même corps ne saurait être à la fois en mouvement et immobile en un seul et même instant. Il est également absurde qu’elles s’annulent toutes deux, car un seul et même corps ne saurait être ni en mouvement ni immobile en un seul et même instant. Et si les deux volontés s’annulaient ensemble, chacun des deux serait impuissant — or l’impuissant n’est point divin. Il ne reste donc qu’une seule possibilité : que la volonté de l’un s’accomplisse et que celle de l’autre s’annule. »

Suite : la glose personnelle du commentateur (« aqūlu »)

﴿ أَقُولُ: الدَّلِيلُ عَلَى أَنَّهُ سُبْحَانَهُ وَاحِدٌ لَا شَرِيكَ لَهُ، أَنَّهُ لَوْ كَانَ مَعَهُ آخَرُ لَفَسَدَتَا؛ وَلَا شَكَّ أَنَّ الْإِلَٰهَ يُرِيدُ تَحْرِيكَ الْأَجْسَامِ، فَإِذَا أَرَادَ أَحَدُهُمَا تَحْرِيكَ جِسْمٍ بِحَيْثُ يَسْتَقِلُّ بِتَحْرِيكِهِ، فَلَا يَخْلُو أَنْ يُخَالِفَهُ الْآخَرُ بِأَنْ يُرِيدَ تَسْكِينَ ذَٰلِكَ الْجِسْمِ ﴾

« Je dis : la preuve qu’Il est, gloire à Lui, Un sans associé, est que s’il existait un autre avec Lui, tous deux seraient en ruine ; et nul doute que la divinité veuille mouvoir les corps. Si donc l’un des deux voulait mouvoir un corps de manière à en disposer seul, il resterait à savoir si l’autre s’y oppose en voulant immobiliser ce même corps. » Par cette glose introduite à la première personne (aqūlu), al-ʿUqbānī s’approprie et prolonge en son nom propre le raisonnement du matn, signe d’un commentaire vivant plutôt que d’une simple paraphrase — pratique caractéristique du genre du sharḥ dans l’enseignement malikite tlemcénien de la fin du VIIIᵉ siècle hégirien.

Muḥammad ibn Yūsuf al-Sanūsī  (832–895 H / 1428–1490)

Théologien tlemcénien, auteur de la célèbre Umm al-Barāhīn (« La Mère des preuves »), texte de référence de l’enseignement acharite au Maghreb jusqu’à l’époque contemporaine, structuré autour des attributs qu’il est obligatoire (wājib), possible (jāʾiz) ou impossible (mustaḥīl) d’attribuer à Allah.

Umm al-Barāhīn, section des attributs négatifs (al-ṣifāt al-salbiyya)

﴿ وَوَحْدَانِيَّتُهُ تَعَالَى فِي ذَاتِهِ وَصِفَاتِهِ وَأَفْعَالِهِ، وَمَعْنَاهَا نَفْيُ التَّعَدُّدِ عَنْهُ سُبْحَانَهُ بِأَنْوَاعِهِ الثَّلَاثَةِ، وَضِدُّهَا التَّعَدُّدُ وَهُوَ مُسْتَحِيلٌ عَقْلًا ﴾

« Son Unicité, exaltée soit-Elle, dans Son essence, Ses attributs et Ses actes, signifie la négation de toute multiplicité à Son endroit, sous ses trois formes ; l’opposé de cette unicité, la multiplicité, est rationnellement impossible. » Al-Sanūsī systématise ainsi la tripartition — essence, attributs, actes — qui deviendra la structure standard de l’enseignement de cet attribut dans les écoles maghrébines postérieures.

Ibn ʿĀshir al-Andalusī al-Fāsī  (990–1040 H / 1582–1631)

Auteur du célèbre poème didactique al-Murshid al-Muʿīn ʿalā al-ḍarūrī min ʿulūm al-dīn, mémorisé dans l’ensemble du Maghreb, Ibn ʿĀshir condense en vers la doctrine acharite des attributs, dont l’unicité, destinée à l’enseignement élémentaire mais théologiquement rigoureuse. Le texte exact ci-dessous est confirmé par le commentaire de Mayyāra transmis (voir notice suivante), qui le cite intégralement comme matn.

al-Murshid al-Muʿīn, vers sur les attributs obligatoires

﴿ يَجِبُ لِلَّهِ الْوُجُودُ وَالْقِدَمْ ۞ كَذَا الْبَقَاءُ وَالْغِنَى الْمُطْلَقُ عَمّْ
وَخُلْفُهُ لِخَلْقِهِ بِلَا مِثَالْ ۞ وَوَحْدَةُ الذَّاتِ وَوَصْفٍ وَالْفِعَالْ
وَقُدْرَةٌ إِرَادَةٌ عِلْمٌ حَيَاةْ ۞ سَمْعٌ كَلَامٌ بَصَرٌ ذِي وَاجِبَاتْ ﴾

« Sont obligatoires pour Allah : l’existence et l’éternité première, ainsi que la subsistance perpétuelle et l’indépendance absolue et générale ; Sa différence d’avec Sa création, sans aucun exemple semblable ; l’unité de l’essence, de l’attribut et de l’acte ; ainsi que la puissance, la volonté, la science, la vie, l’ouïe, la parole et la vue — attributs qui Lui sont dus. » Le troisième hémistiche — « wa-waḥdatu al-dhāti wa-waṣfin wa-l-fiʿāl » — condense en quelques mots la tripartition sanousienne (essence, attribut, acte) déjà rencontrée chez al-Sanūsī, chez Ibn al-ʿArabī al-Ishbīlī et chez Ibn Rushd al-Jadd.

Mayyāra al-Fāsī  (999–1072 H / 1591–1662)

Commentateur fassi du Murshid d’Ibn ʿĀshir, Mayyāra en a précisé les fondements dans son al-Dur al-thamīn wa-l-mawrid al-muʿīn, exposant les preuves scripturaires et rationnelles sous-jacentes à chaque vers du poème. Le passage suivant, portant sur le sixième attribut du matn (al-Waḥdāniyya), est transcrit directement de la recension abrégée transmise (Mukhtaṣar al-Durr al-thamīn).

Mukhtaṣar al-Durr al-thamīn wa-l-mawrid al-muʿīn, commentaire du sixième attribut

﴿ السَّادِسَةُ «الْوَحْدَانِيَّةُ»: أَيْ لَا ثَانِيَ لَهُ تَعَالَى فِي ذَاتِهِ وَلَا فِي صِفَاتِهِ وَلَا فِي أَفْعَالِهِ؛ فَذَاتُهُ تَعَالَى وَاحِدَةٌ، أَيْ لَا تَلْحَقُهَا الْأَجْزَاءُ، وَبَعْدَ كَوْنِهَا غَيْرَ مُرَكَّبَةٍ لَيْسَ فِي الْوُجُودِ ذَاتٌ أُخْرَى غَيْرُ مُرَكَّبَةٍ تُمَاثِلُ ذَاتَهُ تَعَالَى. وَصِفَاتُهُ تَعَالَى وَاحِدَةٌ، أَيْ لَا مِثَالَ لَهَا. وَأَفْعَالُهُ تَعَالَى وَاحِدَةٌ، بِمَعْنَى أَنَّهُ لَيْسَ فِي الْوُجُودِ مَنْ لَهُ تَأْثِيرٌ فِي شَيْءٍ مِنَ الْأَشْيَاءِ مِثْلَ مَوْلَانَا تَعَالَى ﴾

« Le sixième [attribut] : « l’Unicité » — c’est-à-dire qu’Il n’a, exalté soit-Il, aucun second, ni dans Son essence, ni dans Ses attributs, ni dans Ses actes. Son essence, exaltée soit-Elle, est une, c’est-à-dire qu’aucune partie ne s’y adjoint ; et Son essence n’étant pas composée, il n’existe dans l’être aucune autre essence non composée qui Lui soit semblable. Ses attributs, exalté soit-Il, sont uns, c’est-à-dire qu’ils n’ont nul semblable. Et Ses actes, exalté soit-Il, sont uns, en ce sens qu’il n’existe dans l’être personne d’autre que Notre Seigneur, exalté soit-Il, qui ait une influence effective sur quoi que ce soit. » Mayyāra reprend ainsi, en la commentant, exactement la tripartition condensée dans le vers d’Ibn ʿĀshir, et la formule dans des termes très proches de ceux d’Ibn al-ʿArabī al-Ishbīlī et d’al-Sanūsī, confirmant la remarquable stabilité de cette doctrine à travers cinq siècles de transmission maghrébine.

 

Synthèse de la trajectoire

De la profession de foi encore peu systématisée d’Ibn Abī Zayd al-Qayrawānī à la formulation tripartite (essence, attributs, actes) que fixe al-Sanūsī et que diffusent Ibn ʿĀshir et Mayyāra, la doctrine malikite-acharite de al-Waḥdāniyya suit une trajectoire de scolastisation progressive : un donné coranique et prophétique immédiat (sourates al-Ikhlāṣ, al-Anbiyāʾ, al-Muʾminūn, al-Baqara ; ḥadīth de Muʿādh) reçoit, avec al-Bāqillānī, une armature démonstrative rigoureuse (burhān al-tamānuʿ), que les générations andalouses puis maghrébines postérieures reprennent, condensent et transmettent jusque dans l’enseignement élémentaire, sans jamais s’écarter du triple refus de l’associé dans l’essence, l’attribut et l’acte.

Les notices consacrées à Ibn Rushd al-Jadd, à Abū Bakr Ibn al-ʿArabī al-Ishbīlī, à al-Salālijī, à Saʿīd al-ʿUqbānī, à Ibn ʿĀshir et à Mayyāra al-Fāsī, désormais toutes établies directement sur les manuscrits transmis, apportent une attestation continue et convergente : depuis les juristes-théologiens andalous du VIᵉ siècle hégirien (dalīl al-tamānuʿ adossé aux mêmes versets coraniques, al-Anbiyāʾ 22, Ghāfir 62 et al-Muʾminūn 91) jusqu’au commentaire tlemcénien de la fin du VIIIᵉ siècle et au distique mnémotechnique fassi du XIᵉ siècle hégirien, la tripartition essence/attributs/actes et le raisonnement de la mutuelle exclusion constituent le fil conducteur stable de toute la doctrine malikite-acharite de al-Waḥdāniyya.