L’Attribut de l’Existence (al-Wujûd)

L’Attribut de l’Existence (al-Wujûd). Trajectoire historique chez les Malikites Acharites du Maghreb. صفة الوجود عند المالكية الأشاعرة بالمغرب. Preuves rationnelles et fondements scripturaires (Coran et Sunna authentique).

L’origine sur laquelle se fonde la croyance islamique est la connaissance de Allāh et la connaissance de Son Messager. La connaissance de Allāh est le savoir qu’Il est existant, il faut donc avoir la conviction qu’Il est existant de toute éternité, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de début à Son existence. Dieu existe de toute éternité, sans début. Allāh Taʿālā [Taʿālā veut dire qu’Il est exempt d’imperfection] dit : ﴾ أَفِي اللهِ شَكّ ﴿ (‘Afī l-Lāhi chakk), ce qui signifie : « Il n’y a pas de doute au sujet de l’existence de Allāh ». L’existence de Dieu n’est pas due à la création de quiconque. Dieu existe et n’a pas de ressemblance avec les créatures. Il existe sans comment et sans endroit comme l’a dit l’Imām ʿAliyy que Allāh l’agrée  : « Allāh est de toute éternité alors qu’il n’y a pas d’endroit de toute éternité, et Il est maintenant tel qu’Il est de toute éternité ».

L’Imâm Aḥmad Ar-Rifāʿiyy a dit :

﴿ غايةُ الـمَعْرِفَةِ بِالله الإيقانُ بِوُجُودِه تعالى بلا كَيفٍ ولا مَكان ﴾

ce qui signifie: « La limite de la connaissance que l’on peut avoir de Allāh, c’est d’avoir la certitude que Son existence Taʿālā est sans comment et sans endroit ». Notre connaissance de Dieu ne peut pas atteindre la réalité de Dieu mais elle concerne ce qui est obligatoire à Son Sujet comme attributs de perfection, telle que la science et la puissance, ce qui est impossible à Son Sujet comme le fait d’avoir un associé et ce qui est possible à Son Sujet comme le fait de créer quelque chose et de l’anéantir.

Les preuves scripturaires de l’attribut de l’Existence

Les mutakallimūn ash’arites malikites du Maghreb et d’al-Andalus articulent systématiquement la démonstration rationnelle (dalîl ʿaqlî) de l’Existence divine avec son fondement scripturaire (dalîl naqlî), estimant que la raison démontre ce que la Révélation confirme et rend impératif de connaître avec certitude.

Preuve coranique — l’argument de la création à partir du néant (Sourate al-Ṭûr)

 

{ أَمْ خُلِقُوا مِنْ غَيْرِ شَيْءٍ أَمْ هُمُ الْخَالِقُونَ ٣٥ أَمْ خَلَقُوا السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضَ ۚ بَل لَّا يُوقِنُونَ ٣٦ }

Traduction : « Ont-ils été créés à partir de rien, ou sont-ils eux-mêmes les créateurs ? Ou ont-ils créé les cieux et la terre ? Non, ils n’ont simplement pas de certitude. » (Sourate al-Ṭûr, 52:35-36). Ce verset constitue, chez l’ensemble des théologiens ash’arites — al-Bâqillânî et al-Salâlijî en particulier s’y réfèrent explicitement dans leurs démonstrations — le socle scripturaire du raisonnement par exclusion : un être ne peut ni se créer de rien par lui-même, ni provenir de rien absolument ; il lui faut nécessairement un Créateur dont l’Existence est première et nécessaire.

Preuve coranique — l’attribut de al-Qayyûm (le Subsistant par Soi)

 

{ اللَّهُ لَا إِلَٰهَ إِلَّا هُوَ الْحَيُّ الْقَيُّومُ ۚ لَا تَأْخُذُهُ سِنَةٌ وَلَا نَوْمٌ }

Traduction : « Allah — nulle divinité si ce n’est Lui, le Vivant, le Subsistant par Soi (al-Qayyûm). Ni somnolence ni sommeil ne Le saisissent. » (Sourate al-Baqara, 2:255, verset dit du Trône — Âyat al-Kursî). Le nom al-Qayyûm est lu par les théologiens malikites-ash’arites comme désignant l’Être dont l’Existence ne dépend d’aucune cause extérieure et par qui subsiste toute autre existence — fondement scripturaire direct de la nécessité d’Existence (wujûb al-wujûd) réservée à Allah seul.

Preuve coranique — l’argument de la fiṭra (Sourate al-Rûm)

 

{ فَأَقِمْ وَجْهَكَ لِلدِّينِ حَنِيفًا ۚ فِطْرَتَ اللَّهِ الَّتِي فَطَرَ النَّاسَ عَلَيْهَا ۚ لَا تَبْدِيلَ لِخَلْقِ اللَّهِ }

Traduction : « Dirige donc ton visage vers la religion en pur monothéiste — la nature originelle (fiṭra) sur laquelle Allah a créé les hommes. Nulle altération à la création de Allah. » (Sourate al-Rûm, 30:30). Ce verset fonde l’argument de la fiṭra, selon lequel la connaissance de l’Existence divine est inscrite dans la disposition originelle de l’être humain, antérieurement même à toute démonstration discursive — argument que les commentateurs malikites articulent en complément, non en substitut, du dalîl al-ḥudûth.

Preuve coranique — l’articulation entre Existence et Unicité (Sourate al-Anʿâm)

 

{ وَذَٰلِكُمُ اللَّهُ رَبُّكُمْ ۖ لَا إِلَٰهَ إِلَّا هُوَ ۖ خَالِقُ كُلِّ شَيْءٍ فَاعْبُدُوهُ ۚ وَهُوَ عَلَىٰ كُلِّ شَيْءٍ وَكِيلٌ }

Traduction : « Tel est Allah, votre Seigneur : nulle divinité si ce n’est Lui, Créateur de toute chose. Adorez-Le donc : Il est, sur toute chose, Garant. » (Sourate al-Anʿâm, 6:102). Ce verset noue directement l’Existence divine (implicite dans la qualité de Créateur de toute chose, donc Lui-même incréé et nécessairement existant) à l’Unicité (lâ ilâha illâ huwa) : seul l’Existant par nécessité peut être l’unique Créateur de tout ce qui existe par contingence.

Preuve coranique — l’invitation à la réflexion sur soi-même (Sourate al-Dhâriyât)

{ وَفِي أَنفُسِكُمْ ۚ أَفَلَا تُبْصِرُونَ }

Traduction : « Et en vous-mêmes : n’observez-vous donc pas ? » (Sourate al-Dhâriyât, 51:21). Ce verset bref complète l’argument de la fiṭra en orientant la réflexion vers l’être humain lui-même — sa constitution, ses facultés, l’ordonnancement de son corps — comme voie d’accès supplémentaire, immédiatement disponible à chacun, à la certitude de l’Existence d’un Créateur sage et unique.

Preuve prophétique — le hadith authentique de ʿImrân ibn Ḥuṣayn (Ṣaḥîḥ al-Bukhârî)

{ كَانَ اللَّهُ وَلَمْ يَكُنْ شَيْءٌ قَبْلَهُ، وَكَانَ عَرْشُهُ عَلَى الْمَاءِ، ثُمَّ خَلَقَ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضَ، وَكَتَبَ فِي الذِّكْرِ كُلَّ شَيْءٍ. }

Traduction : « Allah était (kâna), et rien n’existait avant Lui (lam yakun shayʾun qablahu) ; Son Trône était sur l’eau ; puis Il créa les cieux et la terre, et Il inscrivit toute chose dans le Livre gardé (al-Dhikr). » Ce hadith, rapporté par ʿImrân ibn Ḥuṣayn — un groupe de la tribu de Banû Tamîm étant venu interroger le Prophète sur l’origine de toute chose —, est de la plus haute authenticité (ṣaḥîḥ), rapporté par al-Bukhârî seul dans son Ṣaḥîḥ (nos 3191 et 7418). Les commentateurs (dont Ibn Ḥajar al-ʿAsqalânî dans Fatḥ al-Bârî) relèvent que le hadith est transmis selon trois formulations proches — qablahu (« avant Lui »), maʿahu (« avec Lui »), ghayruhu (« autre que Lui ») —, les trois figurant dans le Ṣaḥîḥ, sans que cela n’affecte le sens doctrinal central : l’Existence de Allah est absolument première, sans aucune chose qui Lui soit antérieure, concomitante par nature ou associée dans l’Existence nécessaire. C’est là l’un des textes prophétiques les plus directement probants pour l’attribut du Wujūd noué à celui du Qidam.

Preuve prophétique — le hadith de la méditation sur la création et non sur l’Essence

{ تَفَكَّرُوا فِي الْخَلْقِ وَلَا تَتَفَكَّرُوا فِي الْخَالِقِ فَإِنَّهُ لَا تُحِيطُ بِهِ الْفِكْرَةُ. }

Traduction : « Méditez sur la création de Allah, et ne méditez pas sur Allah [Lui-même], car vous péririez. » Ce propos, rapporté avec des chaînes de transmission de fiabilité discutée par les spécialistes du hadith (il figure notamment chez al-Ṭabarânî, avec des jugements de chaîne allant de faible à acceptable selon les recensions), est cité de façon récurrente par les théologiens malikites-ash’arites du Maghreb comme fondement méthodologique : la voie vers la connaissance de l’Existence divine passe par la contemplation des effets créés (les « traces de Son ouvrage » qu’évoque déjà Ibn Abî Zayd), non par une investigation directe et impossible de l’Essence divine elle-même.

Trajectoire chronologique chez les savants du Maghreb et d’al-Andalus

Avant l’acharisation : Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî (m. 386H)

Le fondateur de la tradition doctrinale malikite maghrébine, Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî, surnommé « le petit Mâlik », expose dans sa Risâla une ‘aqîda de type atharî (scripturaire), antérieure à la pénétration systématique du kalâm acharite au Maghreb. L’Existence de Allah y est affirmée comme un donné de la foi, adossé directement aux textes, sans encore la charpente démonstrative (barâhîn) que développeront les générations postérieures. Il constitue le socle sur lequel se greffera, deux siècles plus tard, l’appareil rationnel acharite.

 Ibn Abî Zayd al-Qayrawânî ouvre sa fameuse Risâla par une profession de foi (muqaddima) qui pose l’Existence de Allah comme fondement premier de toute la démarche doctrinale. Le texte, transmis avec une remarquable stabilité manuscrite, établit d’emblée l’affirmation de l’Existence divine avant toute autre proposition.

{ الْحَمْدُ لِلَّهِ الَّذِي ابْتَدَأَ الْإِنْسَانَ بِنِعْمَتِهِ، وَصَوَّرَهُ فِي الْأَرْحَامِ بِحِكْمَتِهِ، وَأَبْرَزَهُ إِلَى رِفْقِهِ، وَمَا يَسَّرَ لَهُ مِنْ رِزْقِهِ، وَعَلَّمَهُ مَا لَمْ يَكُنْ يَعْلَمُ، وَكَانَ فَضْلُ اللَّهِ عَلَيْهِ عَظِيمًا، وَنَبَّهَهُ بِآثَارِ صَنْعَتِهِ. }

Traduction : « Louange à Allah qui a fait commencer l’être humain par Son bienfait, l’a formé dans les matrices par Sa sagesse, l’a fait paraître vers Sa clémence et ce qu’Il lui a facilité de Sa subsistance, lui a enseigné ce qu’il ne savait pas — et la faveur de Allah sur lui fut immense — et l’a averti par les traces de Son ouvrage (āthār ṣanʿatihi). » L’expression āthār ṣanʿatihi (« les traces de Son ouvrage ») constitue précisément l’articulation rationnelle par laquelle la Risâla introduit la connaissance de l’Existence divine : c’est par la contemplation de l’effet (l’univers créé, ṣunʿ) que l’intelligence est acheminée vers la cause (le Créateur existant, al-Ṣâniʿ).

Le pont bagdadien-basrien : Al-Bâqillânî (m. 403H)

Bien que non maghrébin par la résidence, Abû Bakr al-Bâqillânî, malikite de rite et ash’arite de doctrine, constitue la charnière méthodologique décisive : c’est lui qui fournit à l’école malikite le vocabulaire kalâmique (jawhar/’arad, hudûth, istihâlat al-tarjîh bi-lâ murajjih) que les Maghrébins hériteront. Un point technique lui est attribué par la tradition scolastique postérieure : il considérait l’attribut de l’Existence comme une expression majâzî (par extension de langage) de l’Essence divine elle-même, plutôt qu’un attribut surajouté distinct — position qui sera discutée puis reprise par les générations suivantes.

Dans al-Insâf et al-Tamhîd, il établit la démonstration de l’Existence divine à partir de la théorie des substances (jawâhir) et des accidents (a’râd).

{ الْجَوْهَرُ: الَّذِي لَهُ حَيِّزٌ. وَالْحَيِّزُ هُوَ الْمَكَانُ أَوْ مَا يُقَدَّرُ تَقْدِيرَ الْمَكَانِ عَلَى أَنَّهُ يُوَجَّهُ فِيهِ غَيْرُهُ. وَالْعَرَضُ: هُوَ الَّذِي يَعْرِضُ فِي الْجَوْهَرِ، وَلَا يَصِحُّ بَقَاؤُهُ وَقْتَيْنِ. }

Traduction : « La substance (jawhar) est ce qui possède une étendue (hayyiz) — l’étendue étant le lieu, ou ce qui en tient la mesure en tant qu’autre chose peut s’y orienter. L’accident (‘arad) est ce qui survient dans la substance et dont la persistance sur deux instants n’est pas concevable. »

De cette théorie découle le raisonnement classique : le monde est composé de substances et d’accidents ; les accidents sont contingents (ne persistant pas) ; ce qui ne se sépare pas du contingent est lui-même contingent (hâdith) ; tout contingent requiert nécessairement un Auteur (muhdith) — cet Auteur nécessairement existant est Allah.

La tradition scolastique postérieure attribue par ailleurs à al-Bâqillânî la position technique fondatrice sur le statut de l’attribut du Wujûd lui-même : celui-ci ne serait, chez lui, qu’une expression figurée (majâzî) de l’Essence divine — l’Existence étant identique à l’Essence et non un attribut réellement surajouté. C’est très précisément cette même position que l’on retrouve développée, plusieurs siècles plus tard, chez al-Sanûsî et chez Mayyâra, qui la nomment explicitement et la mettent en regard de la position adverse de l’imam al-Râzî.

Ibn Rushd al-Jadd (m. 520 H / 1126) 

Abû al-Walîd Muḥammad Ibn Aḥmad Ibn Rushd al-Jadd, grand-père du philosophe Averroès et chef incontesté des jurisconsultes malikites de Cordoue, développe sa position doctrinale sur l’Existence divine dans al-Muqaddimât al-Mumahhidât, introduction théologique à son commentaire de l’ʿUtbiyya. Il y consacre un chapitre entier — introduit par le récit coranique du raisonnement d’Ibrâhîm ʿalayhi al-salâm face à son peuple (Sourate al-Anʿâm, 6:74-83) — à la démonstration rationnelle de l’Existence du Créateur à partir du caractère contingent (ḥudûth) du mouvement des astres.

{ فَاسْتَدَلَّ إِبْرَاهِيمُ عَلَيْهِ الصَّلَاةُ وَالسَّلَامُ بِمَا عَايَنَ مِنْ حَرَكَةِ الْكَوَاكِبِ وَالشَّمْسِ وَالْقَمَرِ عَلَى أَنَّهَا مُحْدَثَةٌ، لِأَنَّ الْحَرَكَةَ وَالسُّكُونَ مِنْ عَلَامَاتِ الْمُحْدَثَاتِ. ثُمَّ عَلِمَ أَنَّ كُلَّ مُحْدَثٍ فَلَا بُدَّ لَهُ مِنْ مُحْدِثٍ، وَهُوَ اللَّهُ رَبُّ الْعَالَمِينَ. }

Traduction : « Ibrâhîm — sur lui la Prière et le Salut — argumenta par ce qu’il observa du mouvement des astres, du soleil et de la lune, que ceux-ci sont originés (muḥdatha), car le mouvement et le repos comptent parmi les signes des choses originées. Il sut alors que tout être originé requiert nécessairement un Originateur (muḥdith), et que Celui-ci est Allah, Seigneur des mondes. » Ibn Rushd al-Jadd précise ensuite qu’Ibrâhîm n’avait nul besoin, pour lui-même, de cette démonstration — n’étant ni ignorant de son Seigneur ni incertain de Sa Préexistence — mais qu’il voulut par là exposer à son peuple la voie même de la démonstration rationnelle (wajh al-istidlâl).

Le chapitre suivant, intitulé « Faṣl : fî waḥdâniyyati Llâhi ʿazza wa-jall wa-asmâʾihi wa-mâ huwa ʿalayhi min ṣifâti dhâtihi wa-afʿâlihi » (Section : de l’Unicité de Allah et de Ses noms, et de ce qui Lui revient des attributs de Son Essence et de Ses actes), s’ouvre par une affirmation doctrinale directe de l’attribut du Wujūd, noué à celui de la Préexistence :

{ فَاللَّهُ تَبَارَكَ وَتَعَالَى إِلَٰهٌ وَاحِدٌ قَدِيمٌ وَاحِدٌ بِصِفَاتِهِ الْعُلَى وَأَسْمَائِهِ الْحُسْنَى، لَا أَوَّلَ لِوُجُودِهِ، وَبَاقٍ أَبَدًا إِلَى غَيْرِ غَايَةٍ وَلَا انْتِهَاءٍ، تَعَالَى عَنْ مُشَابَهَةِ الْمَخْلُوقَاتِ، وَارْتَفَعَ عَنْ مُمَاثَلَةِ الْمُحْدَثَاتِ، لَيْسَ كَمِثْلِهِ شَيْءٌ وَهُوَ السَّمِيعُ الْبَصِيرُ. وَرَدَتْ بِذَٰلِكَ كُلِّهِ النُّصُوصُ عَنِ الرَّسُولِ عَلَيْهِ الصَّلَاةُ وَالسَّلَامُ، وَدَلَّتْ عَلَيْهِ دَلَائِلُ الْعُقُولِ. }

Traduction : « Allah, tabâraka wa taʿâlâ, est une divinité unique, préexistante (qadîm), une en Ses attributs suprêmes et Ses noms les plus beaux ; Son Existence n’a nul commencement (lâ awwala li-wujûdihi), et Il demeure éternellement sans terme ni fin ; Il transcende toute ressemblance avec les créatures et S’élève au-dessus de toute similitude avec les êtres contingents — rien ne Lui ressemble, et Il est l’Entendant, le Voyant. Les textes issus du Messager, que l’élévation en degré et la préservation de sa communauté de ce qu’il craint pour elle soient accordées à notre maître Mouḥammad Al-‘Amîn, sont tous venus confirmer cela, et les preuves rationnelles l’attestent également. » Cette formule  « lâ awwala li-wujûdihi », « Son Existence n’a nul commencement » — constitue l’expression directe, chez Ibn Rushd al-Jadd, de l’attribut du Wujūd noué à celui du Qidam, fondée conjointement sur le texte révélé (naql) et sur la démonstration rationnelle (ʿaql), exactement selon la double articulation retenue par l’ensemble des savants de cette étude.

Al-Qâdî ‘Iyâd (Sebta, m. 544H) : l’ancrage andalou-maghrébin

Né à Sebta et formé entre Andalousie et Maghreb, al-Qâdî ‘Iyâd al-Yahsubî incarne la synthèse malikite-acharite pleinement enracinée dans l’espace occidental de l’Islam. Sa biographie confirme cette double formation : il étudia notamment auprès d’Abû ‘Abd Allah al-Mayûrqî et d’Ibn Rushd le grand-père, et exerça la charge de juge au Maghreb dans un contexte de tensions politiques et théologiques marqué par le passage du pouvoir almoravide à almohade. Pour la question précise de al-Wujûd, sa contribution s’inscrit surtout dans la transmission de la méthode démonstrative acharite (le raisonnement par la contingence du monde) qu’il fait passer aux écoles de Sebta et de Fès, davantage que dans une œuvre de kalâm dédiée à ce point précis.

Le grand imam de Sebta (Ceuta), muḥaddith et théologien malikite d’al-Andalus, ouvre son maître-livre al-Shifâ bi-taʿrîf ḥuqûq al-Muṣṭafâ par une invocation doctrinale où l’Existence de Allah est affirmée en creux, par contraste avec le néant — figure rhétorique caractéristique de la démonstration ash’arite classique (l’Existant véritable s’oppose au néant, non à l’illusion).

{ الْحَمْدُ لِلَّهِ الْمُنْفَرِدِ بِاسْمِهِ الْأَسْمَى، الْمُخْتَصِّ بِالْمُلْكِ الْأَعَزِّ الْأَحْمَى، الَّذِي لَيْسَ دُونَهُ مُنْتَهًى، وَلَا وَرَاءَهُ مَرْمًى، الظَّاهِرُ لَا تَخَيُّلًا وَوَهْمًا، الْبَاطِنُ تَقَدُّسًا لَا عَدَمًا. }

Traduction : « Louange à Allah, Seul détenteur de Son Nom suprême, Seul possesseur de la royauté la plus puissante et la plus imprenable, Celui devant qui il n’y a nulle limite, ni au-delà nul terme, le Manifeste (al-Ẓâhir) non par imagination ni illusion, le Caché (al-Bâṭin) par sacralité et non par non-existence (ʿadam). » La formule finale est doctrinalement décisive : Qâdî ʿIyâḍ affirme que la « occultation » du nom divin al-Bâṭin ne signifie en aucun cas une absence d’Existence (ʿadam) — écartant ainsi toute confusion entre transcendance et inexistence, ce qui est le cœur même de l’affirmation de l’attribut du Wujûd.

Abû ʿAmr ʿUthmân al-Salâlijî al-Fâsî (m. 574 H / 1178) — VIe siècle hégirien

Théologien et soufi de Fès, enseignant à la Qarawiyyîn, al-Salâlijî compose al-ʿAqîda al-Burhâniyya, qui deviendra le manuel de référence de l’enseignement ash’arite au Maghreb jusqu’à sa relève par les Sanûsiyyât au IXe siècle hégirien. L’ouvrage déploie une chaîne serrée de démonstrations successives, chacune introduite par la rubrique faṣl (« section ») : preuve de l’établissement des corps, preuve de l’établissement des accidents, preuve du caractère contingent des accidents, preuve du caractère contingent des substances — chaîne qui débouche directement sur la section consacrée à la preuve de l’établissement de l’Existence du Faiseur (al-ṣâniʿ), c’est-à-dire la démonstration même de l’attribut du Wujūd.

{  وَالدَّلِيلُ عَلَى ثُبُوتِ الصَّانِعِ: أَنَّ الْعَالَمَ جَائِزٌ وُجُودُهُ وَجَائِزٌ عَدَمُهُ، فَلَيْسَ وُجُودُهُ بِأَوْلَى مِنْ عَدَمِهِ، وَلَا عَدَمُهُ بِأَوْلَى مِنْ وُجُودِهِ، فَلَمَّا اخْتُصَّ بِالْوُجُودِ بَدَلًا مِنَ الْجَائِزِ الْمُجَوَّزِ مِنَ الْعَدَمِ افْتَقَرَ إِلَى مُقْتَضٍ، وَهُوَ الْفَاعِلُ الْمُخْتَارُ. }

Traduction : «  Et la preuve de l’établissement du Faiseur (al-ṣâniʿ) est que le monde est, en son existence, contingent (jâʾiz), et contingent également en sa non-existence : son existence n’est donc pas plus digne [de se produire] que sa non-existence, ni sa non-existence plus digne que son existence. Dès lors qu’il a été spécifié par l’existence à la place de la non-existence — elle aussi rendue possible — cela requiert nécessairement un déterminant (muqtaḍin), qui est l’Agent libre de choisir (al-fâʿil al-mukhtâr). » La démonstration procède par élimination stricte de l’équiprobabilité : rien dans l’essence du monde contingent ne penche davantage vers l’existence que vers le néant ; seul un Agent doté de volonté libre — Allah — a donc pu faire pencher la balance vers l’Existence. C’est l’argument même par lequel s’établit rationnellement l’Existence nécessaire du Créateur.

La section suivante immédiate, consacrée à la Préexistence (qidam) du Créateur, s’enchaîne directement sur cette démonstration par un argument de régression à l’infini (tasalsul) : si le Créateur Lui-même était contingent, il faudrait un autre Créateur à Son origine, et ainsi de suite indéfiniment — ce qui est jugé absurde. Ce nouage entre Wujūd et Qidam confirme la cohérence de la trajectoire doctrinale déjà relevée dans l’étude consacrée à cet autre attribut.

La systématisation : Muhammad ibn Yûsuf al-Sanûsî (Tlemcen, m. 895H)

C’est avec al-Sanûsî al-Hasanî, de Tlemcen, que la question de l’Existence reçoit sa formulation classique et définitive dans le malikisme acharite maghrébin, dans son Umm al-Barâhîn (« La Mère des preuves »).

{ فَمِمَّا يَجِبُ لِمَوْلاَنَا عَزَّ وَجَلَّ عِشْرُونَ صِفَةً وَهِيَ: الْوُجُودُ، وَالْقِدَمُ، وَالْبَقَاءُ، وَمُخَالَفَتُهُ تَعَالَى لِلْحَوَادِثِ، وَقِيَامُهُ تَعَالَى بِنَفْسِهِ، وَالْوَحْدَانِيَّةُ. فَهَذِهِ سِتُّ صِفَاتٍ: الأُولَى نَفْسِيَّةٌ وَهِيَ الْوُجُودُ، وَالْخَمْسَةُ بَعْدَهُ سَلْبِيَّةٌ. }

« Ce qui est obligatoire pour notre Maître, Puissant et Majestueux, comprend vingt attributs, à savoir : l’Existence (al-Wujûd), l’Antériorité sans commencement (al-Qidam), la Persistance (al-Baqâ’), la non-ressemblance avec les êtres advenus, la Subsistance par Soi, et l’Unicité. Ces six attributs se répartissent ainsi : le premier est ipséitif (nafsî) — c’est l’Existence — et les cinq suivants sont négatifs (salbiyya). »

Al-Sanûsî, Umm al-Barâhîn (al-‘Aqîda al-Sughrâ).

Statut technique de l’attribut :

Un point de finesse doctrinale, rapporté par la tradition des commentaires sur le Umm al-Barâhîn, précise que la position retenue par l’école est que l’attribut de l’Existence, chez les Acharites, est en réalité une désignation métaphorique (sifa majâziyya), parce que l’Existence n’est autre que l’Essence divine elle-même — à la différence des philosophes et des mu’tazilites, pour qui « l’existence » est un terme universel s’appliquant également à toute chose existante. Cette distinction technique est au cœur de la spécificité maghrébine-sanûsienne sur ce point.

La preuve rationnelle (al-dalîl al-‘aqlî) :

La démonstration retenue par l’école sanûsienne est le burhân al-hudûth (la preuve par la contingence temporelle du monde) : le monde est advenu (hâdith), et tout ce qui advient a nécessairement besoin d’un Auteur. Le raisonnement part de l’observation des accidents (a’râd) pour remonter au caractère advenu de l’univers, puis à la nécessité d’un Producteur de cet avènement.

La diffusion populaire : ‘Abd al-Wâhid Ibn ‘Âshir (Fès, m. 1040H)

Ibn ‘Âshir, dans son al-Murshid al-Mu’în, reprend fidèlement l’architecture sanûsienne et la fixe dans la mémoire collective malikite du Maghreb par la voie de la versification (nazm). Le lien avec al-Sanûsî est direct : Ibn ‘Âshir composa lui-même un Taqyîd sur la grande ‘Aqîda d’al-Sanûsî.

{ أَوَّلُ وَاجِبٍ عَلَى كُلِّ مُكَلَّفٍ مَعْرِفَةُ اللهِ تَعَالَى بِالصِّفَاتِ الَّتِي هِيَ: الْوُجُودُ، وَالْقِدَمُ، وَالْبَقَاءُ … يَجِبُ لِلَّهِ الْوُجُودُ وَالْقِدَمُ إِلَى آخِرِهَا }

« La première chose qui incombe à tout responsable (mukallaf) est de connaître Allah par les Attributs… »

Ibn ‘Âshir, al-Murshid al-Mu’în ‘alâ al-Darûrî min ‘Ulûm al-Dîn.

Cette œuvre fut ensuite commentée par Muhammad ibn Ahmad Mayyâra al-Fâsî (m. 1072H) dans son célèbre al-Durr al-Thamîn wa-l-Mawrid al-Mu’în, support pédagogique de référence dans les écoles coraniques et zawiyas du Maghreb.

Muḥammad Ibn Aḥmad Mayyâra al-Fâsî (m. 1072 H / 1662) 

Élève de la génération suivant immédiatement Ibn ʿÂchir, Mayyâra rédige le grand commentaire de référence sur le Murshid al-muʿîn (al-Durr al-thamîn wa-l-mawrid al-muʿîn), puis en compose lui-même un abrégé versifié et commenté, le Mukhtaṣar al-Durr al-thamîn. Ce dernier ouvre sa section doctrinale par un naẓm (versification) propre à Mayyâra, récapitulant treize attributs en trois vers, avant d’en donner le commentaire technique détaillé, attribut par attribut.

يَجِبُ لِلَّهِ الْوُجُودُ وَالْقِدَمْ *** كَذَا الْبَقَاءُ وَالْغِنَى الْمُطْلَقُ عَمّ

وَخُلْفُهُ لِخَلْقِهِ بِلَا مِثَالْ *** وَوَحْدَةُ الذَّاتِ وَوَصْفٍ وَالْفِعَالْ

وَقُدْرَةٌ إِرَادَةٌ عِلْمٌ حَيَاةْ *** سَمْعٌ كَلَامٌ بَصَرٌ لِذِي وَاجِبَاتْ

Traduction : « Obligatoires pour Allah sont l’Existence et la Préexistence, ainsi la Permanence et l’Absolue Suffisance à Soi qui embrasse tout ; et Sa différence d’avec Sa création, sans nul exemple semblable ; et l’Unicité de l’Essence, des attributs et des actes ; et Puissance, Volonté, Science, Vie, Ouïe, Parole, Vue, pour Celui qui possède ces [attributs] obligatoires. »

Mayyâra commente ensuite chaque attribut séparément. Sur l’Existence, premier des treize attributs traités, il écrit :

{ الْأُولَى «الْوُجُودُ» فَوَصْفُهُ تَعَالَى بِالْوُجُودِ وَاجِبٌ، تَعَالَى لَا يُتَصَوَّرُ فِي الْعَقْلِ عَدَمُهُ. قَالَ فِي شَرْحِ الصُّغْرَى: وَفِي عَدِّ الْوُجُودِ صِفَةً عَلَى مَذْهَبِ الْأَشْعَرِيِّ تَسَامُحٌ؛ لِأَنَّهُ عِنْدَهُ عَيْنُ الذَّاتِ لَيْسَ بِزَائِدٍ عَلَيْهَا، وَالذَّاتُ لَيْسَتْ بِصِفَةٍ، لَكِنْ لَمَّا كَانَ الْوُجُودُ يُوصَفُ بِهِ الذَّاتُ فَيُقَالُ: ذَاتُ مَوْلَانَا مَوْجُودَةٌ، صَحَّ أَنْ يُعَدَّ صِفَةً عَلَى الْجُمْلَةِ. وَأَمَّا عَلَى مَذْهَبِ مَنْ جَعَلَ الْوُجُودَ زَائِدًا عَلَى الذَّاتِ كَالْإِمَامِ الرَّازِيِّ، فَعَدُّهُ مِنَ الصِّفَاتِ صَحِيحٌ لَا تَسَامُحَ فِيهِ. }

Traduction : « Le premier [attribut] : ‘l’Existence’ — Sa description, taʿâlâ, par l’Existence est obligatoire ; Son inexistence, taʿâlâ, est inconcevable pour l’intellect. Il est dit dans le Sharḥ al-Ṣughrâ : ‘Compter l’Existence parmi les attributs, selon la doctrine ash’arite, relève d’une tolérance de langage (tasâmuḥ), car chez elle l’Existence est identique à l’Essence (ʿayn al-dhât) et ne s’y ajoute pas ; or l’Essence elle-même n’est pas un attribut. Mais dès lors que l’Existence sert à qualifier l’Essence — puisqu’on dit : l’Essence de notre Maître est existante — il devient correct de la compter parmi les attributs, de manière globale. Quant à la doctrine de ceux qui tiennent l’Existence pour surajoutée à l’Essence, comme l’imam al-Râzî, la compter parmi les attributs y est alors exacte, sans aucune tolérance de langage requise.’ » Ce développement confirme et précise, avec une netteté technique supplémentaire, la même distinction déjà relevée dans la citation d’al-Sanûsî (point 6 ci-dessus) entre attribut réel et attribut en un sens figuré — Mayyâra allant jusqu’à nommer explicitement la position adverse de l’imam Fakhr al-Dîn al-Râzî.

Synthèse de la trajectoire historique

De la Qayrawāniyya du IVe siècle à la Sanûsiyya du IXe siècle, puis à sa fixation pédagogique définitive dans le Murshid al-muʿîn d’Ibn ʿÂchir et son commentaire par Mayyâra au XIe siècle, l’attribut de l’Existence (al-Wujūd) connaît une trajectoire de progressive technicisation : d’abord affirmé de façon implicite et rhétorique (Ibn Abî Zayd, Qâdî ʿIyâḍ), il devient objet d’une démonstration logique explicite et minutieusement charpentée (al-Bâqillânî, al-Salâlijî), avant d’être fixé dans une nomenclature technique stable — attribut nafsî unique parmi les six attributs fondamentaux — qui deviendra le socle de tout l’enseignement traditionnel maghrébin postérieur (al-Sanûsî, Ibn ʿÂchir, Mayyâra).

Les deux zones d’ombre initialement signalées — la position d’Ibn Rushd al-Jadd et le développement technique de Mayyâra — ont pu, l’une comme l’autre, être portées à un niveau de fiabilité maximale au fil de cette session, grâce aux pages scannées transmises d’al-Muqaddimât al-Mumahhidât et du Mukhtaṣar al-Durr al-thamîn. L’ensemble des huit savants de cette étude dispose désormais d’au moins une citation vérifiée mot pour mot sur l’attribut de l’Existence, à l’exception de la seule appréciation d’ensemble portée sur Ibn Rushd al-Jadd, dont l’œuvre reste avant tout un traité de fiqh où la théologie n’occupe qu’une introduction, quoique substantielle.