L’Attribut de l’Éternité sans fin (« Al-Baqaa ») chez les Malikites Acharites au Maroc : Des premiers siècles à aujourd’hui
L’enracinement théologique de cet attribut
L’Attribut de l’Éternité. Dans la science de la croyance (‘Ilm al-Kalām) acharite, les attributs du Tout-Puissant sont classés en quatre catégories : l’attribut de l’essence (l’Existence), les attributs d’exemption (négatifs/privatifs), les attributs de sens et les attributs liés au sens. L’Éternité sans fin (Al-Baqā’) fait partie des cinq attributs d’exemption (qui sont : l’Éternité sans début, l’Éternité sans fin, la non-ressemblance aux créatures, le non-besoin absolu et l’Unicité). Ils sont appelés attributs « d’exemption » (Salbiyyah) car ils nient, au sujet du Tout-Puissant, ce qui ne Lui convient pas — ici, on nie l’anéantissement et la fin — sans que cela n’indique un sens existentiel indépendant qui s’ajouterait à Son Être.
Dans la science du dogme (ʿIlm al-Kalām) acharite, les attributs du Tout-Puissant sont classés en quatre catégories : l’attribut de l’Essence (al-Wujūd, l’Existence), les attributs d’exemption (négatifs/privatifs, sifāt salbiyya), les attributs de sens (ṣifāt al-maʿānī) et les attributs liés au sens (ṣifāt maʿnawiyya). Al-Baqāʾ fait partie des cinq attributs d’exemption, aux côtés d’al-Qidam (l’éternité sans commencement), al-Mukhālafa li-l-Ḥawādith (la non-ressemblance aux créatures), al-Qiyām bi-l-Nafs (le non-besoin absolu, la subsistance par soi) et al-Waḥdāniyya (l’Unicité). Ces attributs sont dits « d’exemption » (salbiyya) parce qu’ils nient, au sujet du Tout-Puissant, ce qui ne Lui convient pas — ici, l’anéantissement et la fin — sans indiquer un sens existentiel positif qui viendrait s’ajouter à Son Être.
Les théologiens (mutakallimūn) ont divergé sur la nature exacte de cet attribut, tout en s’accordant unanimement sur sa réalité. Trois positions se dégagent de la tradition doxographique :
- Abū al-Ḥasan al-Ashʿarī et la majorité de ses disciples, rejoints par les mu’tazilites de Bagdad, y voient une qualité existentielle (ṣifa wujūdiyya) surajoutée (zāʾida) à l’existence elle-même — l’existence étant acquise dès l’origine, la subsistance se renouvelant ensuite comme qualité distincte.
- Le qāḍī Abū Bakr al-Bāqillānī, suivi par les mu’tazilites de Bassora, considère au contraire qu’al-Baqāʾ n’est rien d’autre que l’existence elle-même prolongée dans le « second temps » (al-zamān al-thānī), sans qu’il s’agisse d’une réalité surajoutée : c’est une position qualifiée de nafsiyya (relevant de l’Essence même).
- La majorité (jumhūr) des théologiens ultérieurs — position qui deviendra la référence standard dans l’enseignement acharite maghrébin, comme on le verra chez al-Sanūsī et Mayyāra al-Fāsī — définit al-Baqāʾ comme un attribut négatif (ṣifa salbiyya) : la négation de toute non-existence qui pourrait atteindre Allah après Son existence, exactement comme al-Qidam est la négation de toute non-existence qui L’aurait précédé.
Une divergence comparable, bien qu’extérieure à l’école acharite elle-même, oppose sur ce point les Ash’arites aux Māturīdites : ces derniers considèrent al-Baqāʾ comme la continuité de l’existence elle-même, et non comme un attribut distinct qui s’ajouterait à l’existence de l’Être — une lecture qui recoupe, à l’intérieur même de l’école acharite, celle que défend précisément al-Bāqillānī.
Ces trois lectures ne remettent nullement en cause la certitude (qaṭ’iyya) de la subsistance éternelle d’Allah ; elles portent sur son statut logique — attribut positif distinct, identité avec l’existence, ou négation pure — question typique de la construction technique du kalām acharite. Voici le texte arabe qui atteste ces trois positions, avant sa traduction :
﴿ فقال الأشعري ومن تبعه من أصحابه، وجمهور معتزلة بغداد: البقاء: صفة وجودية زائدة على الوجود، إذ الوجود متحقق دونه كما في أول الحدوث، بل يتجدد بعده صفة هي البقاء. وبناء عليه فالبقاء صفة قديمة قائمة بذات الله تعالى. وقال القاضي أبو بكر الباقلاني، ومن تبعه، وجمهور معتزلة البصرة: البقاء: هو نفس الوجود في الزمان الثاني لا أمر زائد عليه، وهو صفة نفسية. وقال جمهور المتكلمين: البقاء: صفة سلبية، وهو عدم آخرية الوجود لله تعالى. ﴾
« Al-Ashʿarī et ceux de ses disciples qui l’ont suivi, ainsi que la majorité des mu’tazilites de Bagdad, ont dit : al-Baqāʾ est un attribut existentiel surajouté à l’existence, car l’existence est déjà réalisée sans lui, comme au tout premier instant de l’apparition [de la créature] ; c’est ensuite que se renouvelle, en sus, l’attribut qu’est al-Baqāʾ. Sur cette base, al-Baqāʾ est un attribut éternel subsistant en l’Essence même d’Allah — qu’Il soit exalté. Le qāḍī Abū Bakr al-Bāqillānī, ainsi que ceux qui l’ont suivi, et la majorité des mu’tazilites de Bassora, ont dit : al-Baqāʾ n’est rien d’autre que l’existence elle-même dans le second temps, sans qu’il s’agisse d’une chose surajoutée ; c’est un attribut relevant de l’Essence même (nafsiyya). La majorité des théologiens (jumhūr al-mutakallimīn) ont dit : al-Baqāʾ est un attribut négatif, à savoir la négation du fait que l’existence d’Allah — qu’Il soit exalté — connaisse une fin. » (d’après le Sharḥ al-Mawāqif d’al-Jurjānī, cité par le ministère égyptien des Waqfs (awkafonline.gov.eg))
Les fondements scripturaires
Preuves coraniques
Trois versets fondent, dans l’ordre de force probante retenu par les théologiens, l’attribut d’al-Baqāʾ :
﴿ كُلُّ مَنْ عَلَيْهَا فَانٍ وَيَبْقَىٰ وَجْهُ رَبِّكَ ذُو الْجَلَالِ وَالْإِكْرَامِ ﴾
« Tout ce qui s’y trouve [sur la terre] est périssable ; et seul subsistera ton Seigneur, pleine de Majesté et de Munificence » (Sourate Ar-Raḥmān, versets 26-27). Ce passage est le texte de référence le plus cité par l’ensemble des savants acharites du Maghreb pour établir al-Baqāʾ : il oppose explicitement la caducité de toute créature (fanāʾ) à la subsistance exclusive d’Allah (baqāʾ).
﴿ كُلُّ شَيْءٍ هَالِكٌ إِلَّا وَجْهَهُ ﴾
« Toute chose périt, sauf Allah » (Sourate Al-Qaṣaṣ, verset 88), qui renforce le même sens par une formulation plus générale, étendant l’anéantissement à toute chose sans exception, hormis Dieu.
﴿ هُوَ الْأَوَّلُ وَالْآخِرُ ﴾
« Il est le Premier et le Dernier » (Sourate Al-Ḥadīd, verset 3), verset qui associe explicitement al-Qidam (« al-Awwal ») et al-Baqāʾ (« al-Ākhir ») dans une même unité doctrinale — c’est précisément cette association qui structure la présentation conjointe des deux attributs chez la totalité des savants étudiés ci-dessous.
Preuve prophétique (hadith)
Le fondement prophétique le plus solide est la formule enseignée par le Prophète Mouhammed ﷺ dans l’invocation rapportée par Abū Hurayra et consignée dans le Ṣaḥīḥ de Muslim :
﴿ اللَّهُمَّ أَنْتَ الْأَوَّلُ فَلَيْسَ قَبْلَكَ شَيْءٌ، وَأَنْتَ الْآخِرُ فَلَيْسَ بَعْدَكَ شَيْءٌ ﴾
« Ô Allah, Tu es le Premier, rien n’est avant Toi ; et Tu es le Dernier, rien n’est après Toi. » (Ṣaḥīḥ Muslim)
Cette formule prophétique est reprise verbatim par al-Sanūsī comme preuve scripturaire directe d’al-Baqāʾ, ce qui atteste sa centralité dans la tradition maghrébine.
Précision doctrinale : la non-fin du Paradis et de l’Enfer
Il convient de préciser la différence de nature entre la subsistance sans fin propre à Allah et la non-fin accordée par Lui à certaines de Ses créatures, comme le Paradis et l’Enfer, établie par l’unanimité des savants. Cette dernière n’est pas une non-fin propre à ces réalités créées, car tout ce qui est créé (makhlūq) ne possède pas par soi-même la perpétuité ; elle résulte de la volonté éternelle d’Allah de leur accorder cette non-fin. Ce n’est donc pas par elles-mêmes que le Paradis et l’Enfer sont sans fin, mais par la volonté divine qui s’exerce sur eux de toute éternité — distinction qui préserve la spécificité absolue d’al-Baqāʾ comme attribut propre à Allah seul.
Les fondements rationnels (al-adilla al-ʿaqliyya)
Le raisonnement rationnel en faveur d’al-Baqāʾ s’articule étroitement avec celui d’al-Qidam, dont il est la conséquence logique nécessaire. L’argument central, formulé par al-Sanūsī, procède ainsi : il a déjà été démontré qu’Allah existe nécessairement (wājib al-wujūd) et de toute éternité (qadīm). Or, si l’on admettait qu’une non-existence pût L’atteindre dans l’avenir, cela reviendrait à admettre que Son existence n’est en réalité que possible (jāʾiz) et non nécessaire — puisque tout ce dont l’existence est possible peut aussi bien ne pas être. Cette conclusion contredirait directement ce qui a été établi au préalable, à savoir le caractère nécessaire et éternel de Son existence. Il est donc rationnellement impossible que le fanāʾ atteigne Allah.
Un second raisonnement, développé par les théologiens postérieurs (notamment repris dans la littérature de Dār al-Iftāʾ), s’appuie sur l’absurdité de la régression à l’infini : si l’on supposait qu’Allah pût devenir inexistant, il faudrait alors un agent capable de Le faire passer de l’existence à la non-existence — un « influenceur » (muʾaththir) distinct de Lui. Mais cet agent supposé, pour pouvoir agir, devrait lui-même exister, et l’on retomberait dans la même difficulté qu’à l’origine (le besoin d’un agent pour exister), engendrant une chaîne infinie de causes (tasalsul) que la raison rejette. Ce raisonnement rejoint, par sa structure, le dalīl al-tamānuʿ classique utilisé pour établir l’unicité divine, et il est repris comme argument spécifique en faveur d’al-Baqāʾ.
Ensemble, ces deux démonstrations montrent que la nécessité et l’éternité de l’Essence divine ne sont pas des propriétés susceptibles de varier selon les moments : ce qui est nécessaire par soi (wājib bi-dhātihi) l’est de manière absolue, dans le passé comme dans l’avenir, faute de quoi la notion même de nécessité serait vidée de son sens.
Trajectoire chronologique à travers les savants
La trajectoire retenue suit huit savants et près de huit siècles de transmission doctrinale, du fondateur de l’école jusqu’à la fixation pédagogique de la doctrine dans le Maroc du XIe siècle de l’Hégire, en passant par les grands relais andalous et maghrébins.
Al-Qāḍī Abū Bakr al-Bāqillānī (m. 403H/1013)
Figure majeure de la scolastique acharite classique, dont l’influence traverse l’ensemble du monde malikite, al-Bāqillānī consacre, dans son ouvrage de kalām al-Inṣāf, une question (masʾala) entière à al-Baqāʾ. Le texte primaire, directement transmis, permet de vérifier sa position sans passer par une doxographie tardive :
﴿ مسألة البقاء. ويجب أن يعلم: أن الله سبحانه باقٍ، ومعنى ذلك: أنه دائم الوجود. والدليل عليه قوله: «ويبقى وجه ربك» يعني ذات ربك، وأيضاً قوله تعالى: «كل شيء هالك إلا وجهه» يعني ذاته، ولأنه قد ثبت قِدَمه، وما ثبت قِدَمه استحال عدمه. ﴾
« Question d’al-Baqāʾ. Il faut savoir qu’Allah — gloire à Lui — est subsistant ; cela signifie que Son existence est perpétuelle. La preuve en est Sa parole : « et subsiste وجه ربك » — c’est-à-dire l’Essence de ton Seigneur — ainsi que Sa parole : « toute chose périt sauf وجه ربك » — c’est-à-dire Son Essence — et parce qu’il a déjà été établi qu’Il est éternel (qidam), or ce dont l’éternité est établie, sa non-existence est impossible. » (al-Bāqillānī, al-Inṣāf, masʾala al-baqāʾ)
Ce texte primaire confirme, sans passer par la doxographie tardive du Sharḥ al-Mawāqif, la teneur de la position qui lui est attribuée : al-Baqāʾ y est présenté non comme une qualité distincte et surajoutée, mais comme la simple continuité perpétuelle de l’existence (dawām al-wujūd) — ce qui correspond bien à la lecture nafsiyya (« l’existence dans le second temps, sans qu’il s’agisse d’une chose ajoutée », al-wujūd fī al-zamān al-thānī lā amr zāʾid ʿalayhi) que la tradition doxographique lui attribue, et que l’on retrouve, hors de l’école acharite, chez les Māturīdites. La preuve rationnelle qu’il avance — l’impossibilité de la non-existence pour ce dont l’éternité est déjà établie — est structurellement identique à celle que reprendra al-Sanūsī près de cinq siècles plus tard, ce qui atteste l’ancienneté et la continuité de cette démonstration dans l’école.
Dans la question suivante de l’Inṣāf, al-Bāqillānī précise également que les attributs divins (علم، قدرة، إرادة…) sont qualifiés d’éternels et ne peuvent être dits « Lui-même » ni « autre que Lui » (لا يقال إنها هو ولا غيره) — la formule classique la huwa wa la ghayruhu — ce qui rejoint directement la question traitée plus tard par Ibn al-ʿArabī al-Maʿāfirī sur la prédication de al-Baqāʾ aux Attributs eux-mêmes (voir infra).
Abū Bakr Ibn al-ʿArabī al-Maʿāfirī (m. 543H/1148, Séville)
Grand qāḍī malikite-acharite de Séville, disciple d’al-Ghazālī et d’Abū Bakr al-Ṭurṭūshī lors de sa riḥla en Orient, Ibn al-ʿArabī al-Maʿāfirī consacre, dans son ouvrage de kalām al-Mutawassiṭ fī al-Iʿtiqād wa-l-Radd ʿalā man Khālafa al-Sunna min dhawī al-Bidaʿ wa-l-Ilḥād, un chapitre entier (faṣl) à une question technique de grande finesse, directement liée à al-Baqāʾ : non plus seulement « Allah est-Il subsistant ? » — question sur laquelle il affirme d’emblée l’absence totale de désaccord — mais « les Attributs divins eux-mêmes peuvent-ils être qualifiés de « subsistants » (bāqiya) ? »
Il pose d’abord l’unanimité de fond :
﴿ لَا إِشْكَالَ فِي كَوْنِ الْبَارِي تَعَالَى قَدِيمًا بَاقِيًا، وَلَا خِلَافَ فِيهِ، وَكَذَلِكَ نَقُولُ فِي صِفَاتِهِ الْعُلَى: إِنَّهَا أَزَلِيَّةٌ ﴾
« Il n’y a aucune difficulté quant au fait que le Créateur — qu’Il soit exalté — est éternel et subsistant ; il n’y a là-dessus aucune divergence. Nous disons de même, au sujet de Ses attributs sublimes, qu’ils sont éternels de toute éternité (azaliyya). » (Ibn al-ʿArabī, al-Mutawassiṭ fī al-Iʿtiqād, p.234)
Puis il expose la divergence technique des maîtres (al-ashyākh) sur la manière de qualifier ces Attributs :
﴿ وَاخْتَلَفَ الْأَشْيَاخُ فِي إِطْلَاقِ الْقَوْلِ بِأَنَّهَا قَدِيمَةٌ بَاقِيَةٌ ﴾
- Une première position, qu’il rattache par une note à Ibn Kullāb (ʿAbdallāh ibn Saʿīd) et à Abū al-ʿAbbās al-Qalānisī — deux devanciers de l’école, transmis via le Tafsīr Asmāʾ Allāh al-Ḥusnā d’Abū Manṣūr al-Baghdādī — refuse de qualifier les Attributs de « qadīma », « bāqiya » ou « fāniya » : l’éternité et la subsistance étant elles-mêmes des attributs, on ne saurait, sans régression à l’infini, attribuer une subsistance seconde à ce qui est déjà lui-même l’un des attributs divins ; leur non-anéantissement est garanti autrement, par la nécessité même de leur éternité.
﴿ قَالَ عَبْدُ اللَّهِ بْنُ سَعِيدٍ وَأَبُو الْعَبَّاسِ الْقَلَانِسِيُّ وَمَنْ تَبِعَهُمَا: إِنَّ الصِّفَاتِ الْقَائِمَةَ بِذَاتِ اللَّهِ عَزَّ وَجَلَّ لَا يُقَالُ لَهَا بَاقِيَةٌ؛ لِاسْتِحَالَةِ قِيَامِ الْبَقَاءِ بِهَا، وَلَا فَانِيَةً؛ لِاسْتِحَالَةِ الْعَدَمِ عَلَيْهَا، فَكَذَلِكَ بَقَاؤُهُ عِنْدَهُمْ صِفَةٌ أَزَلِيَّةٌ لَا يَصِحُّ وَصْفُهَا بِأَنَّهَا بَاقِيَةٌ؛ لِاسْتِحَالَةِ قِيَامِ الْبَقَاءِ بِهَا، وَلَا فَانِيَةً؛ لِاسْتِحَالَةِ عَدَمِهَا. ﴾
« ʿAbdallāh ibn Saʿīd et Abū al-ʿAbbās al-Qalānisī, ainsi que leurs disciples, ont dit : on ne peut qualifier de « subsistants » les attributs subsistant en l’Essence d’Allah — qu’Il soit puissant et magnifié — car il est impossible que la subsistance elle-même subsiste en eux ; on ne peut pas non plus les qualifier de « périssables », car la non-existence leur est impossible. De la même manière, Sa subsistance [à Lui] est, selon eux, un attribut éternel qu’il n’est pas correct de qualifier de « subsistante », puisqu’il est impossible que la subsistance subsiste en elle-même — ni de « périssable », puisque sa disparition est impossible. » (cité par Ibn al-ʿArabī d’après le Tafsīr Asmāʾ Allāh al-Ḥusnā d’Abū Manṣūr al-Baghdādī, f.78b)
- La seconde position, celle du Cheikh Abū al-Ḥasan al-Ashʿarī lui-même, tient au contraire que les Attributs sont bel et bien « qadīma bāqiya » (éternels et subsistants), précisément parce qu’ils sont de toute éternité — ce qui constitue, selon lui, la réalité même de la totalité des qualités divines. Il distingue alors deux modes de subsistance : Allah, Lui, est éternel par Lui-même (qadīm li-nafsihi) ; Ses Attributs, quant à eux, sont éternels et subsistent par la subsistance même du Créateur (bāqiya bi-baqāʾ al-Bārī), et non par une subsistance qui leur serait propre.
﴿ وَالشَّيْخُ أَبُو الْحَسَنِ رَحِمَهُ اللَّهُ يَرَى أَنَّهَا قَدِيمَةٌ بَاقِيَةٌ؛ لِأَنَّهَا أَزَلِيَّةٌ، وَذَلِكَ حَقِيقَةُ الْكُلِّ مِنَ الْأَوْصَافِ، وَيَرَى أَنَّ الْقَدِيمَ قَدِيمٌ لِنَفْسِهِ، وَصِفَاتُ الْبَارِي قَدِيمٌ بَاقِيَةٌ بِبَقَاءِ الْبَارِي. ﴾
« Le Cheikh Abū al-Ḥasan — qu’Allah lui fasse miséricorde — estime qu’ils [les Attributs] sont éternels et subsistants, parce qu’ils sont de toute éternité, ce qui est la réalité même de la totalité des qualités ; et il estime que ce qui est éternel l’est par soi-même, et que les Attributs du Créateur sont éternels, subsistant par la subsistance du Créateur. » (Ibn al-ʿArabī, al-Mutawassiṭ fī al-Iʿtiqād, p.234, renvoyant à Uṣūl al-Dīn d’Abū Manṣūr al-Baghdādī, p.109)
Ibn al-ʿArabī clôt ce chapitre par une remarque de grande portée sur la nature de ce genre de désaccord technique interne à l’école :
﴿ وَالْكَلَامُ فِي الْبَقَاءِ وَالْفَنَاءِ مِنْ خَفِيِّ التَّوحِيدِ وَطَوِيلِهِ، فَلَا يَحْتَمِلُهُ هَذَا الْمُخْتَصَرُ […]، وَلَا خِلَافَ فِي ذَلِكَ؛ لِأَنَّهُ خِلَافٌ بَيْنَ الْأَصْحَابِ لَا يَؤولُ إِلَى تَبْدِيعٍ وَلَا تَكْفِيرٍ، وَهَكَذَا شَأْنُ هَذِهِ الْعِبَارَةِ الشَّرِيفَةِ؛ لَمْ تَخْتَلِفْ فِي مَعْنًى يُؤَدِّي إِلَى تَضْلِيلٍ وَلَا تَكْفِيرٍ، وَكُلُّ مَنْ خَالَفَهُمْ كَفَّرَ بَعْضُهُمْ بَعْضًا، وَتَبَرَّأَ بَعْضُهُمْ مِنْ بَعْضٍ، فَالْحَمْدُ لِلَّهِ الَّذِي بِنِعْمَتِهِ تَتِمُّ الصَّالِحَاتُ. ﴾
« Le débat sur la subsistance et l’anéantissement [des Attributs] relève des questions subtiles et longues du tawḥīd, que ce précis ne saurait contenir [ni clairement ni à mi-chemin, selon une variante manuscrite]. Il n’y a cependant pas lieu de s’en inquiéter, car il s’agit d’une divergence entre les compagnons [de l’école] qui ne conduit ni à l’accusation d’innovation blâmable ni à celle de mécréance. Telle est la nature de cette noble expression : leur désaccord ne porte pas sur un sens qui mènerait à l’égarement ou à la mécréance — alors que [chez d’autres qu’eux] quiconque s’oppose à eux [dans d’autres écoles], certains se déclarent mécréants les uns les autres et se désolidarisent les uns des autres. Louange à Allah, par la grâce de qui s’accomplissent les œuvres vertueuses. » (Ibn al-ʿArabī, al-Mutawassiṭ fī al-Iʿtiqād, p.235)
Ce chapitre apporte un raffinement important à la trajectoire d’al-Baqāʾ : il montre que le débat théologique, chez les Malikites-Acharites d’al-Andalus, ne portait pas seulement sur le statut logique de l’attribut d’al-Baqāʾ appliqué à l’Essence divine (positif, nafsiyya ou salbiyya, comme on l’a vu chez al-Ashʿarī et al-Bāqillānī), mais aussi, à un second niveau, sur la légitimité même d’appliquer ce vocable aux Attributs divins pris un à un — question qu’Ibn al-ʿArabī traite avec une remarquable retenue doctrinale, en refusant explicitement d’ériger la divergence en critère de division confessionnelle.
Al-Qāḍī ʿIyāḍ al-Sabtī (m. 544H/1149, Ceuta)
Grand imam malikite du Maghreb extrême, al-Qāḍī ʿIyāḍ occupe une place charnière dans la fixation de l’acharisme comme doctrine officielle des savants du Maghreb et d’al-Andalus. Dans son Tartīb al-Madārik, il défend explicitement la méthode d’al-Ashʿarī comme celle à laquelle se rattachent « les gens de la Sunna d’Orient et d’Occident », soulignant que la controverse ne venait que de groupes ayant poussé le rejet de l’interprétation (taʾwīl) jusqu’à tomber dans l’anthropomorphisme (tashbīh) — écueil que la doctrine des attributs, y compris al-Baqāʾ, permet précisément d’éviter en assurant la transcendance (tanzīh) tout en maintenant l’affirmation (ithbāt) réelle des attributs divins.
Un feuillet manuscrit de son autre grande œuvre, le Kitāb al-Shifāʾ bi-taʿrīf ḥuqūq al-Muṣṭafā, a par ailleurs été directement consulté au cours de cette recherche (voir l’Annexe, ci-dessous). Il n’y traite pas d’al-Baqāʾ à proprement parler — le passage appartient à son chapitre sur la vision d’Allah (al-ruʾya) — mais on y trouve, rapportée de Mālik ibn Anas, une remarque qui associe étroitement bāqin et fānī comme couple conceptuel : ce qui subsiste ne se laisse voir que par un regard lui-même rendu subsistant. Ce texte confirme, par un canal indépendant de Tartīb al-Madārik, la familiarité d’al-Qāḍī ʿIyāḍ avec ce vocabulaire technique et sa manière de le manier avec précision, même si l’attribut d’al-Baqāʾ lui-même n’y est pas défini ni démontré.
Muḥammad ibn Yūsuf al-Sanūsī (m. 895H/1490, Tlemcen)
Dans son Umm al-Barāhīn (ʿAqīdat ahl al-Tawḥīd al-Ṣughrā), texte de référence incontournable de l’enseignement acharite maghrébin jusqu’à aujourd’hui, al-Sanūsī définit précisément al-Baqāʾ :
﴿ البقاء: انتفاء العدم اللاحق للذات والصفات. (ويبقى وجه ربك ذو الجلال والإكرام) (أنت الآخر فليس بعدك شيء). ﴾
« Al-Baqāʾ : la négation de toute non-existence pouvant atteindre l’Essence et les Attributs [divins]. » — [citant à l’appui] « et subsiste وجه ربك, pleine de Majesté et de Munificence » ; « Tu es le Dernier, rien n’est après Toi. » (al-Sanūsī, Umm al-Barāhīn)
Il en donne aussitôt la preuve scripturaire par le verset déjà cité d’Ar-Raḥmān (« et subsiste وجه ربك ») ainsi que par la formule prophétique « Tu es le Dernier, rien n’est après Toi ». Sur le plan rationnel, il formule la démonstration déjà exposée plus haut :
﴿ وَأَمَّا بُرْهَانُ وُجُوبِ الْبَقَاءِ لَهُ تَعَالَى فَلِأَنَّهُ لَوْ أَمْكَنَ أَنْ يَلْحَقَهُ الْعَدَمُ لَانْتَفَى عَنْهُ الْقِدَمُ لِكَوْنِ وُجُودِهِ حِينَئِذٍ جَائِزًا لَا وَاجِبًا، وَالْجَائِزُ لَا يَكُونُ وُجُودُهُ إِلَّا حَادِثًا، كَيْفَ وَقَدْ سَبَقَ قَرِيبًا وُجُوبُ قِدَمِهُ تَعَالَى وَبَقَائِهِ. ﴾
« Quant à la preuve de la nécessité d’al-Baqāʾ pour Allah, c’est que s’il était possible que la non-existence L’atteignît, Son éternité (al-qidam) Lui serait ôtée, puisque Son existence deviendrait alors possible et non nécessaire — or le possible n’a d’existence que survenue (ḥādith) ; comment en serait-il autrement, alors qu’il a déjà été établi, juste auparavant, la nécessité de Son éternité et de Sa subsistance. » (al-Sanūsī, Umm al-Barāhīn (texte concordant avec sa tradition de commentaires, source : Islamic Multimedia Site))
Cette formulation, devenue le texte de référence de tout l’enseignement traditionnel maghrébin sur ce point, illustre la position dite salbiyya (attribut négatif) qui deviendra, après lui, la lecture standard transmise dans les écoles coraniques du Maghreb.
Abd al-Wāḥid Ibn ʿĀshir al-Fāsī (m. 1040H/1631, Fès)
Figure centrale de la fixation pédagogique de la doctrine acharite-malikite au Maroc, Ibn ʿĀshir compose al-Murshid al-Muʿīn ʿalā al-Ḍarūrī min ʿUlūm al-Dīn, épître versifiée d’environ 317 vers résumant les fondements de la croyance selon l’école d’Abū al-Ḥasan al-Ashʿarī, la jurisprudence selon l’école de l’imam Mālik, et la spiritualité selon la voie d’al-Junayd. Ibn ʿĀshir y consacre un chapitre indépendant à l’exposé du dogme acharite, dont fait partie l’attribut d’al-Baqāʾ. Il résume lui-même cette triple méthodologie dans un vers devenu l’emblème de l’école marocaine, ici rendu en français :
« En la croyance d’Al-Ashʿarī et la jurisprudence de Mālik, et dans la voie de cheminement d’al-Junayd le pieux. » (Ibn ʿĀshir, al-Murshid al-Muʿīn)
Ce texte a connu une immense notoriété, au point que la majorité des Marocains l’apprennent par cœur ; il s’est largement diffusé dans l’Occident musulman et reste, jusqu’à ce jour, la référence fondamentale pour l’enseignement de la croyance acharite dans les instituts et les écoles coraniques du Maroc, sous la supervision officielle des autorités chargées des affaires religieuses. Le vers dans lequel il mentionne l’attribut de l’Éternité sans fin parmi les attributs obligatoires pour le Tout-Puissant se lit, en traduction :
« Il est un devoir [de croire], pour le Tout-Puissant, en l’Existence et l’Éternité sans début, de même qu’en l’Éternité sans fin et le non-besoin absolu qui est général. » (Ibn ʿĀshir, al-Murshid al-Muʿīn)
C’est ce même vers d’Ibn ʿĀshir que Mayyāra al-Fāsī prendra pour base de son commentaire al-Durr al-Thamīn (voir infra), assurant ainsi la continuité directe entre la fixation poétique de la doctrine et sa glose savante.
Muḥammad ibn Aḥmad Mayyāra al-Fāsī (m. 1072H/1662, Fès)
Dans son célèbre commentaire al-Durr al-Thamīn wa-l-Mawrid al-Muʿīn ʿalā al-Murshid al-Muʿīn (le texte de base étant celui d’Ibn ʿĀshir), Mayyāra transmet et systématise la position devenue dominante dans l’enseignement marocain traditionnel, selon laquelle al-Qidam et al-Baqāʾ sont deux attributs négatifs (ṣifatān salbiyyatān), chacun niant respectivement ce qui ne convient pas à Allah — le commencement (ḥudūth) pour al-Qidam, l’anéantissement (fanāʾ) pour al-Baqāʾ — et n’ayant, en tant que tels, aucune existence propre distincte en dehors de l’esprit qui les conçoit :
﴿ وَالَّذِي عَلَيْهِ الْمُحَقِّقُونَ أَنَّ الْقِدَمَ وَالْبَقَاءَ صِفَتَانِ سَلْبِيَتَانِ تَنْفِي كُلُّ وَاحِدَةٍ مِنْهُمَا عَنْ مَوْلَانَا جَلَّ وَعَلَا أَمْرًا لَا يَلِيقُ بِهِ، وَهُوَ الْحُدُوثُ وَالْفَنَاءُ، وَلَيْسَ لَهُمَا وُجُودٌ فِي الْخَارِجِ عَنِ الذِّهْنِ. ﴾
« La position retenue par les vérificateurs (al-muḥaqqiqūn) est que al-Qidam et al-Baqāʾ sont deux attributs négatifs, niant chacun, au sujet de notre Seigneur — qu’Il soit puissant et élevé —, une chose qui ne Lui convient pas, à savoir le commencement et l’anéantissement ; et ils n’ont pas d’existence en dehors de l’esprit. » (tradition pédagogique marocaine rattachée à l’école de Mayyāra al-Fāsī (manuel de Tawḥīd, 2ᵉ année de l’enseignement secondaire collégial traditionnel), cf. Ministère des Habous et des Affaires Islamiques du Maroc, habous.gov.ma)
Selon les commentateurs de ce vers d’Ibn ʿĀshir, à commencer par Mayyāra lui-même dans son al-Durr al-Thamīn, le sens en est que le Tout-Puissant n’a nullement besoin de quelqu’un pour Lui attribuer l’existence — c’est-à-dire d’un créateur — ni dans Son Être ni dans aucun de Ses attributs, car Son éternité sans début et Son éternité sans fin Lui sont obligatoires. L’Éternité sans fin du Tout-Puissant est absolue et il est impossible de concevoir Son anéantissement, car seul « ce qui accepte le néant » a besoin de quelqu’un pour l’anéantir, et le Tout-Puissant en est totalement exempté.
Cette formulation clôt, dans l’enseignement traditionnel du Maghreb, le débat technique ouvert depuis al-Ashʿarī et al-Bāqillānī : elle consacre définitivement la lecture salbiyya comme position de référence, celle-là même qui est encore enseignée aujourd’hui dans les instituts traditionnels marocains. Les programmes officiels marocains de l’enseignement traditionnel continuent d’ailleurs à faire figurer, parmi les attributs du Tout-Puissant à enseigner au titre de la matière du Tawḥīd, Son Existence, Son Éternité sans début et Son Éternité sans fin, en s’appuyant directement sur le poème d’Ibn ʿĀshir et le commentaire de Mayyāra.
