Détail architectural complexe de la mosquée de Moulay Idriss II à Fès au Maroc. L'image montre des mosaïques traditionnelles en zellige aux motifs géométriques colorés, surmontées de panneaux en bois richement sculptés abritant une fente à aumône en laiton, et d'une grille traditionnelle verte, encadrés par des sculptures en stuc et une colonne en marbre.

L’État idrisside au Maghreb extrême : étude historique académique de sa fondation à sa disparition

Introduction

L’État idrisside représente la première expérience d’un État islamique indépendant au Maghreb extrême. Dans la mémoire historique marocaine, il est associé au début de la formation politique centralisée, à la fondation de la ville de Fès, et à la transition d’un espace tribal fragmenté vers le noyau d’un État doté d’une légitimité religieuse et politique claire. Cet État est également lié au nom d’Idriss, fils d’Abdou l-Lah, issu de la descendance de Al-Hassan fils de ‘Ali, qui est arrivé au Maghreb après la bataille de Fakh. Il a trouvé auprès des tribus du Maghreb, avec à leur tête la tribu d’Awraba, un berceau politique, militaire et social qui lui a permis de fonder un nouveau pouvoir dans l’extrême ouest islamique.

L’importance de la recherche sur l’État idrisside réside dans le fait que son histoire ne se limite pas au récit des événements des souverains et des provinces. Elle touche également à la question de l’identité marocaine, aux origines de la légitimité chérifienne, à la relation entre l’élément arabe et l’élément amazigh, à l’émergence de l’urbanisme à Fès, et à la formation du domaine scientifique qui mènera plus tard à la prospérité de l’école malikite et des grandes institutions du savoir. Dès lors, l’étude de l’État idrisside n’est pas seulement celle d’une dynastie régnante, mais plutôt l’étude des débuts de la formation du Maghreb islamique en tant qu’entité politique et culturelle distincte à la fois de l’Orient, de l’Ifriqiya et de l’Andalousie.

Cette étude s’appuie sur les indications, textes et index numériques de sources patrimoniales reconnues, au premier rang desquelles figure l’Histoire d’Ibn Khaldoun, qui a consacré aux Idrissides un chapitre indépendant intitulé : « L’histoire des Idrissides, rois du Maghreb extrême, le début de leur État, sa disparition, puis son renouveau de manière dispersée dans les régions du Maghreb ». L’étude s’inspire également des ouvrages marocains et des recherches modernes qui ont relu l’expérience idrisside à la lumière des questions de légitimité, d’identité, d’urbanisme et de relations tribales.

Le cadre historique de la fondation de l’État

Avant l’avènement de l’État idrisside, le Maghreb extrême vivait une situation de pluralité politique et tribale, caractérisée par un lien effectif faible avec les autorités centrales orientales, et par des luttes entre diverses orientations politiques et doctrinales sur le territoire marocain. Ce contexte était propice à l’émergence d’une direction possédant une forte légitimité religieuse, capable en même temps de rassembler les tribus autour d’un nouveau projet politique.

La bataille de Fakh, en 169 de l’Hégire (786), a constitué un tournant dans le parcours personnel d’Idriss fils d’Abdou l-Lah. Ayant échappé aux poursuites des Abbassides, il quitta l’Orient pour atteindre le Maghreb extrême en compagnie de son serviteur Rachid. Là-bas, des tribus amazighes, au premier rang desquelles Awraba, lui prêtèrent allégeance en tant qu’émir et imam. Cette allégeance fut le fondement pratique de la création de l’État idrisside en 172 de l’Hégire (788).

Les récits montrent que la fondation de cet État ne fut pas un acte individuel isolé, mais le fruit de la rencontre entre la légitimité du lignage prophétique du Prophète Mouhammed et le besoin tribal d’une direction unifiée. C’est pourquoi Idriss Ier a réussi à établir le noyau d’un pouvoir politique dépassant les premières divisions locales. Cette convergence entre la légitimité religieuse et l’esprit de corps tribal s’accorde avec l’analyse khaldounienne de l’émergence des États, selon laquelle l’État repose à ses débuts sur l’esprit de corps (‘Asabiyyah), puis évolue vers le stade de l’urbanisme et de la civilisation, avant d’entrer dans une phase de faiblesse et de dislocation.

La fondation de l’État sous Idriss Ier

Idriss Ier a commencé son action politique à partir de Volubilis (Walili), où il s’est installé et en a fait la première base de son appel et de son autorité. Il est parvenu en peu de temps à étendre son influence dans diverses régions du Maghreb extrême, tirant profit de la loyauté des tribus et de la symbolique de son appartenance à la famille du Prophète (Ahlou l-Bayt).

Cette expansion ne signifiait pas que l’État était devenu d’emblée un appareil administratif complet ; il s’agissait plutôt, à ses débuts, d’un pouvoir naissant reposant encore sur l’allégeance personnelle, les liens tribaux et les alliances locales. Toutefois, cette étape demeure décisive, car elle a inauguré pour la première fois l’idée d’un État marocain politiquement indépendant du Califat oriental de manière effective.

La vie d’Idriss Ier s’est achevée prématurément, mais le projet politique qu’il avait enraciné ne s’est pas éteint avec lui. Les tribus qui lui avaient prêté allégeance sont restées fidèles et ont attendu l’enfant de son épouse Kenza, qui fut Idriss II, afin qu’il soit le prolongement légitime de ce projet naissant. Cette donnée met en évidence le degré d’intégration atteint entre la Maison idrisside et la base tribale amazighe lors de cette phase fondatrice.

L’État sous le règne d’Idriss II

Le règne d’Idriss II est considéré comme la véritable phase de construction de l’État idrisside en termes d’expansion, d’organisation et d’urbanisme. Sous son règne, l’influence idrisside s’est élargie, l’administration s’est consolidée, les arrivants arabes, andalous et autres se sont multipliés, et Fès a commencé à prendre forme en tant que capitale politique et grande métropole civilisationnelle.

Les sources indiquent qu’Idriss II a fondé la ville de Fès au début du troisième siècle de l’Hégire, en faisant le siège du pouvoir et un espace d’établissement pour les catégories scientifiques, commerciales et artisanales. Le choix de Fès a eu un impact profond sur la transition de l’État d’un caractère purement tribal à un caractère urbain organisé, la ville devenant le cadre de l’émergence de l’administration, des marchés, des assemblées de savoir et de la justice.

L’époque d’Idriss II a également vu l’augmentation des éléments arabes, andalous et kairouanais à Fès, ce qui a contribué à diversifier la structure sociale et culturelle de l’État. Cette diversité a conféré à l’État idrisside la capacité de se transformer d’un émirat naissant en un centre civilisationnel influent au Maghreb extrême.

De la puissance à la dislocation et la disparition

Après le décès d’Idriss II, l’État idrisside est entré dans une nouvelle phase caractérisée par le partage du pouvoir entre les fils et les branches familiales, ce qui a conduit à l’affaiblissement du centre politique de l’État. Les études modernes soulignent que la division de l’État entre les proches a été l’un des premiers signes de faiblesse, transformant le pouvoir d’une unité centrale en émirats voisins, parfois rivaux.

Avec le temps, les effets de cette dislocation interne se sont aggravés, et l’État est entré en conflit avec des puissances régionales montantes, notamment les Fatimides d’une part, et les Omeyyades d’Andalousie d’autre part. À ce stade, les Idrissides ne possédaient plus la force de leurs débuts : leur autorité s’est restreinte et leurs branches se sont dispersées dans les régions du Maghreb.

Les indications d’Ibn Khaldoun révèlent que l’histoire des Idrissides ne s’arrête pas avec l’extinction de l’État central, mais se prolonge par le renouvellement de leur présence, bien que dispersée dans le Maghreb. Cela signifie que la chute fut essentiellement politique, et non une rupture totale de leur présence sociale et généalogique. Néanmoins, l’État en tant qu’entité unifiée a pris fin de fait au quatrième siècle de l’Hégire, après avoir épuisé les fondements de son unité initiale.

La croyance des Idrissides et leur doctrine religieuse

La croyance de l’État idrisside suscite un vaste débat dans les études historiques, en raison de l’association de son fondateur à la lignée de ‘Ali, et à cause de certaines lectures qui tendent à le considérer comme un État chiite. Cependant, un certain nombre de sources modernes ayant examiné l’expérience idrisside dans son contexte marocain global la décrivent comme un État sunnite, la rattachant à l’espace religieux qui a finalement abouti à l’enracinement de la tradition sunnite et de la jurisprudence malikite au Maroc.

Il est plus précis d’affirmer que la légitimité idrisside était une légitimité chérifienne, issue de ‘Ali et d’Al-Hassan, fondée sur le lignage prophétique et sur l’attachement à la famille du Prophète. Mais cela ne suffit pas pour conclure que l’État avait adopté une doctrine chiite institutionnelle au sens dogmatique et politique tardif. La pratique politique, scientifique et urbaine de l’État, telle que reflétée par la fondation de Fès et d’Al-Qarawiyyin, ainsi que par l’environnement judiciaire et scientifique, est plus proche de l’horizon sunnite général qui s’est stabilisé au Maghreb extrême.

Sur le plan méthodologique, il est important de distinguer trois choses : le lignage issu de ‘Ali, l’amour politique et religieux pour la famille du Prophète, et l’appartenance à une doctrine dogmatique organisée. Les Idrissides ont clairement réuni les deux premiers aspects ; quant au troisième, les données disponibles ne montrent aucune structure institutionnelle permettant d’en faire une description globale pour l’ensemble de l’État.

Culture, urbanisme et civilisation

La civilisation idrisside ne peut être comprise indépendamment de la ville de Fès, car celle-ci a été le théâtre le plus évident du passage du Maghreb du stade des solidarités tribales dispersées à celui de la ville centrale. C’est à Fès que sont apparus les marchés, que se sont installés les artisans et les marchands, et que cohabitèrent les groupes venus de Kairouan, d’Andalousie et du Maghreb local. De tout cela est né un nouveau tissu urbain et culturel.

À ses débuts, Fès a puisé une grande partie de ses caractéristiques scientifiques et culturelles de Kairouan et de Cordoue, avant d’acquérir sa propre personnalité pour devenir un centre de rayonnement civilisationnel au Maghreb et au-delà. Cette double influence explique l’émergence précoce d’un environnement scientifique, jurisprudentiel et linguistique dans la ville, tout comme elle explique son ouverture aux différents courants de pensée dans l’Occident islamique.

La civilisation idrisside a également été liée à la construction de mosquées, à l’organisation des quartiers et à la structuration de l’espace judiciaire et du savoir, notamment autour de la mosquée Al-Qarawiyyin qui est devenue par la suite l’un des plus grands centres de savoir de l’Occident islamique. Dès lors, l’impact civilisationnel des Idrissides ne se limite pas à la fondation d’un État, mais englobe l’établissement d’un cadre urbain et culturel dont les fruits ont perduré des siècles après la disparition de leur autorité politique.

L’économie sous l’État idrisside

L’économie de l’État idrisside reposait sur une large base agricole, en raison de la nature du Maghreb extrême et de la diversité de ses terres fertiles, ainsi que sur l’élevage et l’exploitation des routes intérieures. À cette base s’est ajoutée le commerce, notamment avec l’Andalousie, Kairouan et les autres régions de l’Occident islamique, faisant de Fès un centre d’échanges de premier plan.

La position du Maghreb extrême, trait d’union entre la mer et l’intérieur africain, et entre l’Andalousie et l’Ifriqiya, a favorisé la dynamisation de certains échanges commerciaux et artisanaux. De plus, la croissance de Fès a conduit à la prospérité des industries urbaines et des marchés, liant ainsi étroitement l’économie à l’urbanisme.

Cette économie n’était pas isolée de la politique, car la puissance de l’État à ses débuts a aidé à sécuriser les routes, à stabiliser les marchés et à attirer la population. En revanche, la désintégration survenue à la fin de son ère a affaibli sa capacité à contrôler l’espace économique. C’est pourquoi l’ascension et le déclin de l’État se reflètent clairement dans le tableau de l’économie urbaine sous son règne.

La vie scientifique et les savants à l’époque des Idrissides

Un environnement scientifique précoce a vu le jour à l’époque idrisside, avec pour centre la ville de Fès, et s’est rapidement connecté à Al-Qarawiyyin ainsi qu’aux cercles de savoir et de justice. Ce milieu s’est distingué par l’interaction entre les savants arrivant d’Andalousie et de Kairouan avec les savants locaux, ce qui a contribué à forger de solides traditions scientifiques au Maghreb extrême.

Parmi les noms mentionnés dans le contexte des savants et des juges liés à Fès sous l’ère idrisside, on trouve :

  • Abou ‘Omar Al-Bahloul fils de Rachid

  • ‘Amir fils de Mouhammed fils de Sa’id Al-Qaysi

  • Mouhammed fils d’Idriss fils de Dujana

  • Mouhammed fils d’Al-Ban Al-Azdi

  • ‘Abdou l-Malik fils d’Al-Waddoun Az-Zawaghi

Il est également fait mention d’Abou Maymouna Darras fils d’Isma’il Al-Jarrawi dans le cadre de la diffusion du savoir et de la jurisprudence dans le Maghreb ancien.

Il convient de noter que de nombreuses biographies marocaines ultérieures ont lié Al-Qarawiyyin et les savants-juges aux débuts de la période idrisside, ce qui reflète la continuité de la mémoire savante de l’État même après sa disparition. En ce sens, le rôle scientifique des Idrissides réside dans la préparation des conditions institutionnelles et sociales favorisant l’émergence d’une tradition scientifique marocaine sur le long terme.

La relation entre les Idrissides et les tribus amazighes au Maghreb extrême

La relation entre les Idrissides et les tribus amazighes constitue l’une des clés majeures pour comprendre la fondation de l’État idrisside et sa continuité dans sa première phase. Idriss Ier n’est pas entré au Maghreb avec une armée organisée ni avec un appareil d’État prêt à l’emploi. Il y est entré en tant que fugitif de l’Orient, puis a trouvé parmi les tribus du Maghreb, Awraba en tête, un soutien politique, militaire et social qui lui a permis de passer du statut de réfugié traqué à celui de fondateur d’État.

Les textes modernes fondés sur la lecture historique marocaine indiquent que la tribu d’Awraba n’était pas une simple force de passage dans le paysage, mais un acteur décisif dans la création de l’État naissant, en offrant l’allégeance, la protection et l’ancrage solidaire au projet idrisside. On peut ainsi dire que l’État idrisside est né d’une interaction complexe entre une légitimité chérifienne issue de ‘Ali et une structure tribale amazighe en quête d’un cadre pour l’unifier et lui conférer une légitimité supra-tribale.

Cette relation a été renforcée par l’alliance matrimoniale, Idriss Ier s’étant uni à Kenza, d’origine amazighe, ce qui a conféré au lien entre la Maison idrisside et les tribus une dimension familiale et sociale, au-delà d’une simple alliance politique temporaire. La continuité de l’allégeance après la mort d’Idriss Ier et l’attente par les tribus de la naissance d’Idriss II montrent que cette loyauté n’était pas seulement envers une personne, mais envers une dynastie et un projet politique forgés dans un cadre amazigh et marocain clair.

Cependant, cette relation n’est pas restée uniforme tout au long de l’ère idrisside. Certaines lectures indiquent que le règne d’Idriss II a connu une tendance croissante à s’appuyer sur des éléments arabes et des arrivants, et à bâtir un appareil de pouvoir plus affranchi des premiers équilibres tribaux. Bien que cette lecture fasse l’objet de débats, elle met en lumière une transformation importante : plus l’État se renforçait et s’orientait vers la construction d’une cour, d’une administration et d’une ville, plus la centralité de la tribu fondatrice reculait au profit d’une structure de pouvoir plus vaste.

D’un point de vue plus profond, l’expérience idrisside a contribué à bâtir un modèle politique marocain fondé sur l’imbrication plutôt que sur le conflit entre les Arabes et les Amazighes. Certaines études modernes ont exprimé cette idée en soulignant que cette expérience a renforcé la fraternité entre les deux composantes et contribué à bâtir une unité dépassant les querelles ethniques étroites. C’est pourquoi la relation entre les Idrissides et les tribus amazighes n’est pas seulement un chapitre de la fondation, mais bien l’une des structures profondes qui ont aidé à façonner l’identité politique marocaine lors des époques suivantes.

Comparaison entre l’État idrisside et l’État omeyyade en Andalousie

L’État idrisside et l’État omeyyade en Andalousie se rejoignent en ce qu’ils ont tous deux vu le jour dans un contexte d’éloignement de fait du centre du Califat abbasside, et ont tous deux cherché à bâtir une légitimité politique indépendante dans l’extrême ouest islamique. Les Omeyyades en Andalousie représentaient la continuité d’une maison royale déchue en Orient, tandis que les Idrissides représentaient l’émergence d’une branche hachémite issue de ‘Ali, parvenue à fonder son autorité sur une base tribale marocaine.

Toutefois, la différence entre eux est grande sur le plan de la structure politique et institutionnelle. L’État omeyyade en Andalousie s’est appuyé sur un héritage administratif et militaire plus mature, sur de grandes villes et des traditions de pouvoir avancées, pour aboutir à un califat doté d’un appareil central fort à Cordoue. L’État idrisside, quant à lui, s’apparentait davantage, à ses débuts, à un État naissant bâtissant sa légitimité progressivement par l’allégeance, le lignage, l’alliance tribale et le nouvel urbanisme de Fès.

Sur le plan civilisationnel, l’Andalousie omeyyade a connu un épanouissement architectural et scientifique bien plus vaste, antérieur et d’une plus grande envergure, tandis que l’État idrisside a représenté la toute première phase de fondation de l’urbanisme politique marocain. De ce fait, Fès sous les Idrissides ressemblait davantage à un commencement urbain prometteur qu’à un équivalent direct de la Cordoue omeyyade dans sa maturité institutionnelle. Néanmoins, Fès a été influencée par Cordoue et Kairouan à la fois, ce qui témoigne de l’existence de liens culturels indirects entre les deux expériences dans l’Occident islamique.

Dans le rapport de chaque État avec son environnement humain, les Idrissides ont assis leur autorité sur une alliance étroite avec les tribus amazighes au Maghreb extrême, la solidarité locale étant un élément décisif dans la fondation de leur État. À l’inverse, l’État omeyyade en Andalousie s’est développé dans un espace plus citadin et diversifié, avec des complexités ethniques et politiques impliquant les Arabes, les Amazighes, les muwalladun (nouveaux musulmans locaux) et les autochtones. Le défi central y était de maîtriser les révoltes et les provinces plutôt que de fonder la source même de la légitimité.

Du point de vue de leur fin historique, l’État idrisside s’est achevé par la dislocation familiale et la pression extérieure exercée conjointement par les Fatimides et les Omeyyades. De son côté, l’État omeyyade d’Andalousie a pris fin ultérieurement à la suite de luttes intestines et de la transformation du califat en royaumes des taïfas (roitelets). Ainsi, la comparaison révèle que l’Occident islamique a connu deux modèles différents : le modèle d’un État fondateur de l’identité marocaine en phase d’émergence, et le modèle d’un État andalou ayant atteint un haut degré de maturité institutionnelle avant son morcellement.

Analyse des causes de puissance et de faiblesse

La puissance de l’État idrisside dans sa première phase repose sur la réunion de plusieurs éléments : la légitimité religieuse tirée du lignage prophétique du Prophète Mouhammed, l’alliance solide avec les tribus amazighes, et la capacité à fonder un nouveau centre urbain à Fès. De plus, les personnalités d’Idriss Ier puis d’Idriss II ont contribué à transformer un projet d’asile politique en un projet d’État cohérent dans l’Occident islamique.

Quant aux facteurs de faiblesse, les plus marquants furent la dislocation familiale après Idriss II, le partage du pouvoir entre les fils, et l’apparition de multiples centres de pouvoir au sein même de la Maison idrisside. Ces facteurs se sont aggravés avec l’intervention de puissances extérieures, notamment les Fatimides et les Omeyyades, jusqu’à ce que l’État perde sa capacité à préserver son unité et son espace politique.

Du point de vue khaldounien, il apparaît que l’État idrisside a suivi une trajectoire proche du cycle général des États : émergence par la solidarité du groupe, puis transition vers la civilisation et l’urbanisme, suivie d’un relâchement dans un luxe relatif et d’une dislocation, pour finir par la dissolution de l’unité politique. Cela en fait un exemple approprié pour l’application de la théorie d’Ibn Khaldoun sur la naissance et le déclin des États.

Conclusion

L’étude de l’État idrisside révèle que cette expérience n’a pas été celle d’une simple dynastie ayant régné sur le Maghreb extrême aux deuxième et troisième siècles de l’Hégire, mais plutôt le moment fondateur de la création de l’État marocain islamique indépendant. C’est sous son règne que s’est cristallisée une légitimité chérifienne aux horizons sunnites, que Fès est née en tant que métropole de l’État, et que s’est formé le noyau de l’espace scientifique, judiciaire et économique qui influencera longuement l’histoire du Maroc.

L’étude montre également que la relation entre les Idrissides et les tribus amazighes était au cœur de la fondation politique, et que cette relation a contribué à bâtir un modèle marocain de légitimité et de gouvernance reposant sur l’interaction entre le noble lignage et la solidarité locale. En comparaison avec l’État omeyyade d’Andalousie, il s’avère que l’État idrisside était moins achevé sur le plan des institutions, mais bien plus significatif en ce qui concerne la fondation première de l’identité politique et civilisationnelle marocaine.

Enfin, la disparition de l’État idrisside n’annule pas la profondeur de son impact, car beaucoup de ses composantes ont perduré dans la mémoire marocaine : Fès, la noblesse du lignage idrisside, le lien entre légitimité religieuse et unité politique, et les débuts du savoir et de l’urbanisme au Maghreb extrême. C’est pourquoi les Idrissides, malgré la durée relativement courte de leur État, sont restés l’une des dynasties les plus présentes dans l’écriture de l’histoire du Maroc et dans la formation de sa conscience historique.

Notes / Marges :

  • Ibn Khaldoun a consacré dans son Histoire un chapitre spécifique aux Idrissides, qui constitue l’une des sources principales résumant leur trajectoire historique.

  • Les sources modernes s’accordent à dire que la fondation de l’État a eu lieu vers 172 de l’Hégire (788 ), avec de légères nuances sur les détails de présentation.

  • La question de la doctrine religieuse des Idrissides requiert une grande prudence méthodologique ; leur appartenance à la famille du Prophète (Ahlou l-Bayt) ne suffit pas à les qualifier d’État chiite au sens strictement dogmatique.

  • Les documents relatifs à Al-Qarawiyyin et aux savants-juges démontrent que Fès a été, dès l’époque idrisside, un espace précoce pour la formation de l’élite scientifique et judiciaire.

  • L’analyse comparative montre que l’État idrisside est plus proche de la phase de fondation politique du Maroc, tandis que l’État omeyyade d’Andalousie représente une étape plus avancée dans la centralisation institutionnelle et urbaine.