Lissan Ad-Din ibn al-Khatib, ministre et savant, Mouhmed ben Abdallah ben Saïd ben Ahmed as-Salmani descend de la tribu arabe des Bani Salman. Connu sous le surnom de « Lissan Ad-Din » (la langue de la religion) et sous le titre de « Dhou al-Wazaratayn » (l’homme aux deux ministères : celui de la plume et celui de l’épée), il est né au mois de Rajab de l’an 713 de l’Hégire (soit en 1314) dans la ville de Loja, située près de Grenade.
Il a grandi au sein d’une famille de science, de prestige et de haute condition, son père faisant partie des notables de l’État. Sa famille s’est ensuite installée à Grenade, au cœur de la cour des Bani al-Ahmar.
2. Sa science, ses maîtres et ses élèves
Mouhmed ibn al-Khatib possédait des talents scientifiques encyclopédiques uniques. Il a excellé dans de multiples domaines tels que la grammaire, la jurisprudence (Fikh), la science du Hadith, la médecine, l’histoire, la politique et la littérature.
Il a puisé son savoir auprès des plus grands savants de l’Andalousie. Parmi ses maîtres figurent Abou al-Barakat ibn al-Hajj al-Balfiqi, qui était un savant du Hadith et un juge très célèbre, Abou Ja’far ben az-Zoubayr, l’un des imams des récitateurs et des grammairiens en Andalousie, ainsi qu’Ibn Jouzayy al-Kalbi, l’historien et homme de lettres réputé qui a consigné le célèbre voyage d’Ibn Battouta.
Parmi ses élèves les plus marquants, on trouve Ibn Zamrak al-Andalousi. Ce disciple brillant lui a succédé au ministère, mais c’est également lui qui, par la suite, a supervisé son procès et a incité à sa mise à mort. Un autre de ses élèves notables est Abou Yahya ben ‘Assim, qui devint l’un des juges et des littérateurs de Grenade.
3. Ses livres et ouvrages de référence
Mouhmed ibn al-Khatib a laissé des œuvres majeures. Son ouvrage le plus monumental est « Al-Ihatah fi Akhbar Gharnatah » (L’encyclopédie de l’histoire de Grenade), qui constitue la plus grande source historique sur l’Andalousie et ses figures marquantes.
Il a également rédigé « A’mal al-A’lam », un livre d’une grande importance historique et politique portant sur les rois de l’Islam. Enfin, son livre « Rawdat at-Ta’rif bi-l-Houbb ach-Charif » est un ouvrage dédié au soufisme sunnite et aux degrés de purification des cœurs. C’est précisément ce dernier livre qui fut utilisé comme prétexte politique par ses détracteurs pour causer sa perte.
Le drame de sa mise à mort : La vérité historique
La machination politique
Lorsque ses adversaires politiques, menés par son ancien élève Ibn Zamrak et le ministre marocain Souleymane ben Daoud, ont voulu l’écarter définitivement, ils n’ont trouvé aucune faille légale dans sa jurisprudence malikite ni dans sa croyance ach’arite. Ils ont alors fouillé dans son livre soufi « Rawdat at-Ta’rif » pour en extraire des phrases, qu’ils ont délibérément déformées et sorties de leur contexte.
Ils ont forgé plusieurs chefs d’accusation pour noircir son image. Ils ont prétendu que ses écrits recelaient une croyance d’incarnationnisme ou d’unionisme, en interprétant faussement ses termes sur l’amour divin et l’extinction spirituelle (al-fana’) comme étant la doctrine de certains soufis. Ils l’ont aussi accusé d’exagération dans la description des prophètes au-delà des limites de la Sounnah, et lui ont reproché de chercher des excuses à certains mystiques controversés du passé.
Les grands historiens comme Ibn Khaldoun et al-Maqqari s’accordent à dire que ces accusations n’étaient qu’un prétexte fabriqué de toutes pièces. Mouhmed ibn al-Khatib n’a jamais innové de fausse doctrine ; il a simplement écrit en utilisant le langage métaphorique des soufis vertueux. Cependant, le complot politique a plié ses mots pour servir des intérêts personnels.
Son assassinat à Fès
Le drame s’est noué à la fin de l’an 776 de l’Hégire (1375) dans la ville de Fès. Mouhmed ibn al-Khatib a été étranglé à mort à l’intérieur de la prison de la Kasbah de Fès, à la suite d’un procès de pure forme. Ce crime a été commis par la complicité de la délégation de Grenade dirigée par Ibn Zamrak et du ministre du Maroc, Souleymane ben Daoud.
Il fut d’abord enterré au cimetière de Fès, près de la porte appelée « Bab ach-Chari’ah ». Le lendemain, des agitateurs excités ont profané sa tombe, ont sorti son corps et y ont mis le feu, noircissant sa dépouille, avant de l’abandonner à même le sol. Finalement, des personnes sensées sont intervenues pour remettre les restes brûlés dans la tombe. Depuis cet événement tragique, cette porte de la ville de Fès a été rebaptisée « Bab al-Mahrouq » (la porte du Brûlé), nom qu’elle porte encore aujourd’hui.
Ce que les savants ont dit de Mouhmed ibn al-Khatib
Les savants reconnus qui l’ont défendu et innocenté
Les plus éminents savants de la communauté islamique ont lavé Mouhmed ibn al-Khatib de toute accusation infondée.
Son grand ami, le célèbre Ibn Khaldoun, a écrit dans son « Histoire » qu’il était un signe éclatant parmi les signes de Dieu dans la poésie, la prose, les sciences et la littérature, et que personne à son époque ne pouvait égaler son niveau ni guider les esprits comme il le faisait. Il a affirmé avec force que toute cette affaire n’était qu’un complot politique drapé de religion pour briser son influence.
Le grand mémorisateur du Hadith, Ibn Hajar al-Asqalani, l’a décrit dans son ouvrage « Al-Durar al-Kaminah » comme le savant d’élite de son époque et le chef incontesté des écrivains en Andalousie, soulignant qu’il avait rédigé des ouvrages d’une qualité supérieure et qu’il était doté d’une intelligence exceptionnelle et d’un immense charisme.
L’Imam ach-Chatibi, l’illustre auteur des « Mouwafaqat » (décédé en 790 de l’Hégire), a catégoriquement refusé d’accuser Ibn Khatib de déviation religieuse. Il a refusé de signer le procès-verbal de sa condamnation, expliquant que ses expressions devaient être interprétées selon le langage habituel et respectueux des soufis vertueux.
De même, l’Imam al-Maqqari at-Tilimsani (décédé en 1041 de l’Hégire) a prouvé par des documents authentiques dans son livre « Nafh at-Tib » que Mouhmed ibn al-Khatib avait une croyance droite, qu’il suivait fidèlement l’école malikite, et que les reproches qui lui étaient faits ne justifiaient en rien une accusation de déviance.
La conclusion de ces grands maîtres est claire : aucun savant indépendant, pieux et neutre n’a validé les accusations portées contre lui. Les guides de la communauté l’ont innocenté et ont considéré que son sang avait été versé injustement pour satisfaire une soif de pouvoir politique.
Ceux qui ont forgé l’accusation : les juristes de la cour
À l’inverse, l’attaque a été menée par le juge de la communauté à Grenade, Abou al-Hassan Ali ben Abdallah an-Noubahi. Animé par une jalousie féroce et une rivalité pour obtenir les faveurs du sultan, le juge an-Noubahi a rassemblé les phrases de la « Rawdah », a rédigé l’acte d’accusation et a émis un avis autorisant l’effusion de son sang et l’incendie de ses livres.
Il a été soutenu par le ministre Ibn Zamrak, qui a renié son maître par ambition, utilisant son influence politique pour faire pression sur les autres juristes afin qu’ils signent l’acte de condamnation pour s’emparer définitivement du poste de ministre. L’histoire témoigne qu’ils ont utilisé le pouvoir de l’État pour contraindre certains juristes à signer cette décision, et que ceux qui s’y opposaient étaient immédiatement accusés de complicité.
Informations approfondies sur ses ouvrages et ses relations
Zoom sur le livre « Al-Ihatah fi Akhbar Gharnatah »
Cet ouvrage est considéré comme l’un des piliers majeurs de l’histoire andalouse, sur lequel s’appuient tous les chercheurs contemporains. Dans cette immense fresque, Mouhmed ibn al-Khatib dresse la biographie de quatre cent quatre-vingt-treize (493) personnalités andalouses, incluant des rois, des princes, des notables, des gouverneurs, des ministres, des juges, des ascètes, des soufis, des poètes et des écrivains.
Le livre ne se limite pas aux biographies : il couvre les aspects géographiques de Grenade, détaillant ses sites, ses reliefs, ses plaines, ses montagnes et ses rivières, tout en retraçant l’histoire des premières tribus arabes qui s’y sont installées. Il décrit magnifiquement les monuments historiques, au premier rang desquels le palais de l’Alhambra. Fidèle à lui-même, Ibn al-Khatib a conclu cette œuvre monumentale en y rédigeant sa propre autobiographie.
Concernant sa méthode, il a choisi de classer les biographies selon l’ordre alphabétique, et non selon la chronologie des époques ou des événements. Ce livre est mentionné sous plusieurs titres dans les manuscrits, variant de sept à douze volumes selon les recensions.
Pour ce qui est des éditions modernes, la version de référence complète en quatre volumes a été réalisée au Caire par le chercheur Mouhmed Abdallah Anan en 1901, puis rééditée en 1956. Une autre édition a été publiée en 2009 en Algérie par Bouziani ad-Darraji, et une édition en quatre parties a été éditée par Dar al-Koutoub al-Ilmiyah à Beyrouth en 2003, totalisant 1954 pages pour cette dernière.
La relation complexe entre Ibn Khaldoun et Mouhmed ibn al-Khatib
Leur première rencontre s’est faite à Fès, puis leurs liens se sont resserrés à Grenade. Ils partageaient une base intellectuelle commune, ayant tous deux étudié à Tunis auprès du même maître, Mouhmed ben Jabir al-Wadi-Achi (décédé en 1338), qu’Ibn Khaldoun qualifiait d’« imam des savants du Hadith ».
Leur relation est passée par plusieurs étapes. Au départ, il s’agissait d’une amitié fraternelle et intellectuelle profonde. Par la suite, une certaine tension est apparue, Mouhmed ibn al-Khatib ressentant de l’inquiétude face à la place grandissante que prenait Ibn Khaldoun auprès du sultan nasride.
Cependant, lorsque la relation entre le sultan et Ibn Khaldoun s’est détériorée, obligeant ce dernier à quitter Grenade, la véritable amitié entre les deux savants a repris le dessus et est restée solide jusqu’aux derniers jours d’Ibn al-Khatib. L’œuvre d’Ibn Khaldoun conserve une trace précieuse de cette amitié, intégrant notamment neuf biographies croisées et quatre longues correspondances directes de la main d’Ibn al-Khatib.
L’approche spirituelle du livre « Rawdat at-Ta’rif »
Dans ce livre, Mouhmed ibn al-Khatib traite de l’amour divin dans son sens le plus large, mais avec une méthodologie totalement innovante pour l’époque. Il a choisi de structurer son discours sous la forme d’une allégorie : il représente l’amour divin sous les traits d’un arbre, et l’âme humaine comme la terre nourricière qui l’accueille. Il a composé cet ouvrage en réponse au recueil « Diwan al-Sababah » d’Ibn Abi Hajlah at-Tilimsani.
Ibn al-Khatib y développe les dimensions de la pureté spirituelle, évoquant l’extinction de l’ego pour laisser place à la conscience de la présence divine. Il y écrit notamment que si l’âme se purifie totalement, elle s’élève vers le monde céleste pour s’y attacher de manière essentielle. Ce texte reflète le parcours spirituel profond et parfois tourmenté de l’auteur, qui a vécu au cœur des intrigues politiques tout en aspirant à la retraite spirituelle.
Sur le plan linguistique, le texte de la « Rawdah » se distingue par une grande maîtrise stylistique. Les phrases s’enchaînent avec une fluidité remarquable, utilisant des connecteurs logiques précis qui unissent la structure grammaticale et le sens profond, offrant ainsi un discours cohérent et harmonieux. Pour nourrir sa réflexion, il s’est inspiré de nombreuses sources tant orientales qu’andalouses.
C’est ce poids scientifique et cette richesse littéraire qui ont fait de ce livre une référence majeure, au point d’attirer l’attention des chercheurs internationaux, comme le montre la thèse de doctorat que lui a consacrée le chercheur René Pérez sur le thème du soufisme islamique. Malheureusement, ce sont ces mêmes tournures philosophiques et métaphoriques qui ont été déconnectées de leur sens par ses rivaux politiques pour bâtir l’accusation infondée qui mena à sa fin tragique.

