Stèle funéraire en marbre blanc d'Ibn Adjroum El Fassi avec inscriptions en calligraphie arabe à Fès.

Ibn Adjurrum, de son nom complet Aboû ‘Abdi l-Lâh Mouhammed bin Mouhammed bin Dâwoûd As-Sanhâjî, est affilié à la célèbre tribu amazighe de Sanhâja au Maroc. Son titre « Ibn Adjurrum » est un mot amazighe (sanhâjî) qui signifie « le pauvre soufi » ou « le cheikh pieux », et son grand-père Dâwoûd fut le premier à être connu sous ce titre.

Sa naissance et son éducation scientifique

Ibn Adjurrum est né dans la ville de Fès, et il a grandi au sein d’un environnement scientifique de longue tradition. Il commença la recherche de la science dès son plus jeune âge par la mémorisation du Saint Coran ainsi que des principes fondamentaux des sciences de la Loi religieuse et de la langue. Sa grande intelligence et sa piété apparurent dès son enfance. Il étudia à Fès et fut qualifié de guide éminent (Imam) dans la science de la grammaire.

Ses voyages à la recherche de la science

Ibn Adjurrum ne se contenta pas de la science des savants de Fès ; il voyagea dans le but d’accomplir le pèlerinage (Al-Hajj) et de rechercher le savoir. Il voyagea vers l’Orient, passa par Le Caire où il séjourna un certain temps pour étudier, puis se dirigea vers La Mecque Honorée en tant que pèlerin.

Au Caire, il étudia auprès du grammairien andalou Aboû Hayyân Mouhammed bin Yoûsouf Al-Gharnâtî, l’Imam des grammairiens de son époque et auteur du commentaire coranique Al-Bahr Al-Mouhît, décédé en 745 de l’Hégire, et il obtint sa licence (ijâzah). À La Mecque, il vécut une période durant laquelle il rédigea sa célèbre introduction « Al-Adjurroumiyyah » sur les principes de la langue arabe. À son retour à Fès, il se consacra à l’enseignement de la grammaire et du Coran dans la mosquée du quartier des Andalous jusqu’à son décès.

Sa spécialisation et sa science

Ibn Adjurrum était un savant pluridisciplinaire. Il ne s’est pas limité à la grammaire, mais excellait dans diverses sciences :

  • Un juriste (faqîh) malikite.

  • Un grammairien hors pair et un guide éminent dans la grammaire.

  • Un récitateur accompli, versé dans le Tadjwîd et les lectures du Coran.

  • Un mathématicien et un savant du calcul.

  • Un homme de lettres talentueux.

Ses cheikhs

Il fut l’élève de plusieurs cheikhs, parmi lesquels :

  • Aboû Hayyân Al-Andalousî (Mouhammed bin Yoûsouf Al-Gharnâtî) : il apprit de lui la grammaire et les lectures du Coran, et en reçut une licence.

  • L’Imam Mouhammed bin Yoûsouf.

  • L’Imam Mouhammed bin Al-Qassâs Aboû ‘Abdi l-Lâh.

  • Le Cheikh Mouhammed bin ‘Abdi r-Rahîm bin ‘Abdi r-Rahmân bin At-Tayyib Aboû l-Qâsim Al-Qaysî Ad-Darîr.

  • ‘Abdou l-Malik bin Moûsâ Aboû Marwân.

  • Ibn Abî Rabî‘ah, auprès de qui il étudia au Maroc.

Ses élèves

Les étudiants en science religieuse venaient à lui de toutes les régions du Maroc en raison de son excellence dans la science des lectures coraniques et de la grammaire. Parmi ses élèves les plus célèbres figurent :

  • Son fils, Aboû Mouhammed ‘Abdou l-Lâh bin Mouhammed bin Adjurrum (qui était également un savant).

  • Son fils, Mouhammed Aboû l-Makârim, surnommé « Mandîl ».

  • Aboû l-‘Abbâs Ahmad bin Mouhammed bin Chou‘ayb Al-Jaznâ’î, médecin et homme de lettres originaire de Fès.

  • Aboû ‘Abdi l-Lâh Mouhammed bin ‘Alî bin ‘Omar Al-Ghassânî.

  • Le Cheikh Ahmad bin Mouhammed bin Chou‘ayb.

  • Un grand nombre de savants du Maroc.

Ses ouvrages et ses écrits

Il est devenu célèbre grâce à son livre « Al-Mouqaddimah Al-Adjurroumiyyah fî Mabâdi’ ‘Ilmi l-‘Arabiyyah », qui est son ouvrage le plus réputé de tous, mais il possède d’autres écrits de grande valeur.

L’Introduction (Al-Adjurroumiyyah) :

  • Il y a résumé le livre Al-Joumal fî An-Nahw d’Aboû l-Qâsim ‘Abdou r-Rahmân bin Ishâq Az-Zajjâjî en 145 chapitres.

  • Elle traite des chapitres de la grammaire, de la conjugaison, de la phonétique et des nécessités poétiques.

  • Elle contient des notions faciles à mémoriser concernant les signes de la déclinaison, la conjugaison et l’analyse grammaticale des verbes, ainsi que les types de noms déclinables.

  • Elle constitua la base des études grammaticales de son époque.

  • Il y adopta le principe de sélection entre les écoles de Koufa et de Basra, avec un penchant pour la méthode des Koufites.

  • Elle fut imprimée à plusieurs reprises dans les pays arabes, ainsi qu’à Rome, Paris, Londres et Munich, accompagnée de traductions en latin, français, anglais et allemand.

Ses autres ouvrages :

  • Farâ’id Al-Ma‘ânî fî Charhi Hirzi l-Amânî wa Wajhi At-Tahânî : un commentaire du poème d’Al-Châṭibî (Al-Châṭibiyyah) dans la science des lectures coraniques.

  • Arjoûzat Al-Bâri‘ fî Asli Maqra’i l-Imâm Nâfi‘.

  • Al-Istidrâk ‘alâ Hidâyat Al-Mourtâb (en vers).

  • At-Tabsîr fî Naẓmi At-Taysîr (en vers).

  • Alfât Al-Wasl.

  • Rawd Al-Manâfi‘.

  • Des cahiers et des poèmes didactiques dans la science du calcul et des horaires astronomiques (Al-Mawâqît).

  • Des poèmes didactiques (Arâjîz) sur les lectures coraniques et le Tadjwîd.

Son école grammaticale

Ibn Adjurrum était modéré dans sa doctrine grammaticale, même s’il penchait dans sa terminologie vers l’école koufite :

  • Il utilisait des termes koufites célèbres, comme l’usage du mot « Al-Khafḍ » au lieu de « Al-Jarr ».

  • Il considérait que le verbe à l’impératif est déterminé comme étant apocopé (majzoûm), ce qui correspond à l’avis des Koufites.

  • Il mentionna la particule « Kayfamâ » parmi les outils qui entraînent l’apocope, ce que les Basrites contestaient.

  • Il est probable qu’il ait combiné les deux doctrines, koufite et basrite.

Les éloges des savants à son sujet

Les historiens sont unanimes quant à sa piété, sa bénédiction et son rang de guide éminent.

Le Hâfiẓ As-Souyoûṭî a dit dans Boughyat Al-Wou‘ât :

« Mouhammed bin Mouhammed As-Sanhâjî Aboû ‘Abdi l-Lâh, des gens de Fès, connu sous le nom d’Ibn Adjurrum, est un grammairien et un récitateur. Il possédait des connaissances dans les calculs d’héritage, les mathématiques et les belles-lettres. Il est l’auteur d’ouvrages et de poèmes didactiques sur les lectures coraniques et d’autres sujets. Résidant à Fès, il faisait profiter ses habitants de ses vastes connaissances mentionnées, ses domaines de prédilection étant la grammaire et les lectures coraniques. »

As-Souyoûṭî a également précisé qu’il « a été qualifié de pieux et de bénéfique, et la bénédiction de son introduction ainsi que son utilité pour les débutants en témoignent. »

Ibn Al-Hâjj a dit dans Tawchîh Ad-Dîbâj :

« Il était un guide éminent dans la grammaire, un récitateur, connaissant parfaitement les variantes et les lectures coraniques, et un soufi empreint de dignité. »

Ibn Al-‘Imâd Al-Hanbalî a mentionné dans Chadharât Adh-Dhahab :

« Le grammairien, célèbre auteur de l’Adjurroumiyyah dont Dieu a fait profiter les voyageurs, était qualifié de pieux et de vertueux. »

Il a également été qualifié d’Imam de la grammaire par les commentateurs de son introduction, tels que Al-Makoûdî, Ar-Râ‘î et bien d’autres.

Son dévouement et sa sincérité lors de la composition de son introduction

Il est rapporté qu’Ibn Adjurrum rédigea son introduction face à la Maison Sacrée à La Mecque. Il est également rapporté que lorsqu’il la composa, il la jeta à la mer en disant : « Si elle est faite sincèrement pour l’agrément de Dieu Ta‘âlâ, elle ne sera pas altérée ». Lorsqu’il la retira, elle était parfaitement sèche. Ce récit est mentionné pour illustrer la sincérité (al-ikhlâṣ) qui fut une cause de la pérennité de son livre et de sa large acceptation, bien qu’il soit rapporté à titre d’illustration et non comme une certitude absolue.

Sa mort et le lieu de son enterrement

  • Le décès : Ibn Adjurrum est décédé le dimanche après le déclin du soleil, dix jours avant la fin du mois de Safar de l’an 723 de l’Hégire (1323), à l’âge de 51 ans.

  • Le lieu de l’enterrement : Il a été enterré dans la ville de Fès au Maroc, à l’intérieur de « Bâb Al-Hadîd » (appelée aussi Bâb Al-Jîziyyîn ou Bâb Al-Hamrâ’).

L’influence d’Aboû Hayyân Al-Andalousî sur la pensée d’Ibn Adjurrum

L’influence directe d’Aboû Hayyân Al-Andalousî sur la pensée grammaticale d’Ibn Adjurrum demeure mesurée et quantifiable, bien que la transmission du savoir et la licence (ijâzah) qu’il lui a accordée aient constitué un facteur déterminant dans sa formation.

Le seul fondement historique établi : la transmission directe et la licence

Ibn Adjurrum a étudié au Caire auprès d’Aboû Hayyân Mouhammed bin Yoûsouf Al-Gharnâtî, le grand maître des grammairiens de son époque et auteur du commentaire Al-Bahr Al-Mouhît. Il a obtenu de sa part une licence en grammaire et en langue. Cette licence est considérée comme un témoignage de maîtrise scientifique de la part du maître, mais elle ne signifie pas pour autant qu’Ibn Adjurrum a textuellement copié ou adopté une pensée grammaticale exclusive propre à Aboû Hayyân, elle atteste simplement de son excellence dans la discipline.

Les éléments mettant en évidence une influence grammaticale modérée

La structure et la rédaction de l’Adjurroumiyyah : L’Adjurroumiyyah n’est pas inspirée des écrits d’Aboû Hayyân, mais elle est un condensé direct du livre Al-Joumal fî An-Nahw d’Aboû l-Qâsim Az-Zajjâjî.

La doctrine grammaticale : Ibn Adjurrum a puisé à la fois dans l’école de Koufa et dans l’école de Basra, sans s’enchaîner à une doctrine exclusive ou à un parti pris doctrinal unique.

L’indépendance d’esprit : Le savant Ibn ‘Ajîbah a mis en lumière cette autonomie en précisant qu’Ibn Adjurrum excellait dans la science de la langue arabe, y accomplissant un effort de réflexion personnelle (ijtihâd). Il ne se restreignait ni aux Basrites ni aux Koufites, mais suivait ce qui lui apparaissait comme probant et conforme à la vérité, là où elle se manifestait.

L’équilibre pédagogique : Bien qu’Ibn Adjurrum emploie des termes purement koufites (comme Al-Khafḍ à la place de Al-Jarr), il ne faisait pas preuve de fanatisme doctrinal. Il choisissait simplement la formulation la plus accessible et la plus facile pour les étudiants débutants.

Ce qui peut être interprété comme une forme d’influence

Aboû Hayyân était un maître incontestable de la grammaire et proposait des choix grammaticaux extrêmement larges dans ses livres théoriques (tels que Irtichâf Ad-Darab ou Tadhkirat An-Nouhât) ainsi que dans son exégèse Al-Bahr Al-Mouhît. Le fait qu’Ibn Adjurrum l’ait rencontré et ait obtenu sa licence signifie qu’il a reçu de lui les fondements rigoureux de la grammaire et sa méthodologie scientifique.

Toutefois, il n’existe aucune preuve dans les sources historiques indiquant qu’Ibn Adjurrum ait transposé les choix grammaticaux particuliers d’Aboû Hayyân au sein de l’Adjurroumiyyah. Au contraire, il a rédigé son traité avec une clarté grandement simplifiée, spécifiquement calibrée pour les besoins des débutants.

Conclusion

  • L’influence directe sur la doctrine grammaticale : Elle est infime, car Ibn Adjurrum a réalisé une synthèse entre l’école de Koufa et celle de Basra au lieu de suivre aveuglément une seule voie.

  • L’influence sur la formation scientifique : Elle est majeure, s’étant matérialisée par l’apprentissage direct et l’obtention de la licence auprès d’Aboû Hayyân.

  • L’influence sur la méthodologie de simplification : Rien n’indique qu’Ibn Adjurrum ait emprunté sa méthode de vulgarisation à Aboû Hayyân. C’est de sa propre initiative qu’il a conçu l’Adjurroumiyyah avec une clarté évidente et des choix adaptés aux étudiants.

En somme, Aboû Hayyân fut le cheikh qui lui a transmis le savoir initial et lui a accordé sa reconnaissance académique, mais Ibn Adjurrum n’a pas adopté la doctrine grammaticale d’Aboû Hayyân. Il est resté totalement indépendant dans ses choix scientifiques, tout en conciliant les différentes écoles.