Vue intérieure détaillée des Tombeaux Saadiens à Marrakech, montrant la richesse de l'architecture avec ses murs en stuc finement sculpté, ses arcades décorées de calligraphies et son magnifique plafond en cèdre ouvragé.

L’État saadien au Maghreb al-Aqsa Fondation, apogée et chute — Croyance, savants et monuments

L’État saadien (916–1069 de l’Hégire / 1510–1659 apr. J.-C.) constitue l’une des étapes les plus marquantes de l’histoire du Maghreb islamique au début de l’époque moderne. Il a su allier la légitimité de la noble lignée descendant du Prophète Mouhammad, salla l-Lahou ^alayhi wa sallam, la bannière de la résistance face à l’expansion ibérique, l’édification d’un État central fort, ainsi qu’un essor scientifique et architectural ayant atteint son apogée sous le règne de Ahmad Al-Mansour Ad-Dhahabi (986–1012 H / 1578–1603). Cet État s’est fondé sur trois piliers complémentaires : la légitimité religieuse tirée de la noble ascendance liée au Prophète Mouhammad, que Dieu l’honore et l’élève en degrés, les alliances tribales dans la région du Souss, et la lutte pour la défense des frontières marocaines contre les Portugais et les Espagnols.

La présente étude constitue une tentative académique d’explorer l’histoire de l’État saadien à travers ses sources de référence, en premier lieu : Al-Istiqsa de l’historien Ahmad bin Khalid An-Nasiri (1835–1897), qui s’appuie lui-même sur des sources plus anciennes contemporaines des Saadiens ; Manahil As-Safa de ^Abdou l-^Aziz Al-Fishtali, la première source contemporaine de l’État ; Dourrat Al-Hijal d’Ibn Al-Qadi ; Dawhat An-Nachir d’Ibn ^Askar ; et Nafh At-Tib d’Al-Maqqari. L’analyse s’inspire également de la Mouqaddimah d’Ibn Khaldoun pour décrypter les lois régissant les États et la trajectoire de leur esprit de corps (^asabiyyah).

Il convient de noter méthodologiquement qu’An-Nasiri a rédigé Al-Istiqsa au XIXe siècle ; il ne s’agit donc pas d’une source contemporaine des Saadiens, mais d’une source ultérieure qui compile, synthétise et analyse les écrits précédents. Cela ne diminue en rien sa valeur, mais place son utilisation dans son juste contexte méthodologique.

 Genèse de l’État saadien et sa fondation

Contexte historique et émergence de la noble autorité

Au début du dixième siècle de l’Hégire (XVIe siècle), le Maroc subissait deux pressions simultanées : une pression externe représentée par l’expansion portugaise et espagnole sur les côtes maritimes (Safi, Azemmour, Mehdia, Ksar es-Seghir), et une pression interne incarnée par la faiblesse de l’État wattasside qui gouvernait depuis Fès sans parvenir à unifier le Maroc ni à repousser l’agression étrangère.

Dans ce contexte, les tribus du Souss et du sud marocain se sont ralliées autour d’une noble famille descendant de Al-Haçan, originaire de la région de Draa, dont on dit qu’elle avait émigré depuis le Hedjaz. Les sources rapportent que la première allégeance (bay^ah) au fondateur de l’État, Abou ^Abdou l-Lah Mouhammad Al-Qa’im bi-Amri l-Lah, fut conclue à Tiznit vers 916 H / 1510, bien que la datation précise fasse l’objet de divergences. L’un des récits les plus importants rapportés par Al-Fishtali dans Manahil As-Safa indique que les gens ont afflué vers cette autorité parce qu’elle cumulait la prise en charge de la défense légitime et la noble filiation avec le Prophète Mouhammad, salla l-Lahou ^alayhi wa sallam, lui conférant ainsi une double légitimité dans une société marocaine profondément imprégnée par le modèle almoravide et le respect voué aux descendants du Prophète.

Mouhammad Ach-Chaykh : Le véritable fondateur de l’État

Les historiens s’accordent à dire que Mouhammad Ach-Chaykh (décédé en 964 H / 1557) est le véritable fondateur de l’État saadien dans son acception complète. Il réussit en effet à renverser l’État wattasside, à s’emparer de Fès (956 H / 1549), à unifier le Maroc sous une seule autorité, à établir la capitale à Marrakech, et à résister à la pression ottomane à l’est et au nord. An-Nasiri le décrit dans Al-Istiqsa comme un homme d’une grande ambition et d’une détermination inflexible, alliant commandement militaire et politique religieuse.

Toutefois, son parcours s’acheva par son assassinat perpétré par des janissaires ottomans en 964 H / 1557, reflétant l’intensité de la rivalité entre Saadiens et Ottomans pour l’influence au Maghreb al-Aqsa, une rivalité documentée par Al-Maqqari et Ibn Al-Qadi et attestée par la correspondance de l’époque.

La croyance et le référentiel religieux de l’État saadien

Sur le plan du dogme, c’est la croyance ach’arite qui prévalait dans le Maroc saadien, une croyance solidement ancrée dans l’enseignement religieux marocain depuis l’époque des Almoravides et des Almohades. Les sources convergent pour affirmer que la jurisprudence malikite constituait la référence dominante dans la magistrature, les avis juridiques (fatwa) et l’enseignement, avec une présence parallèle du soufisme sunnite d’inspiration jounaydite au sein des zaouïas et des voies (tourouq).

Les Saadiens ont habilement investi ce cadre religieux sur le plan politique : l’ascendance liée au Prophète Mouhammad, que Dieu l’honore et l’élève en degrés, leur octroyait une légitimité symbolique ; l’ach’arisme et le malikisme leur assuraient le soutien de l’institution savante ; et le soufisme leur offrait une vaste base populaire. Ibn Khaldoun a souligné dans sa Mouqaddimah que l’établissement des États islamiques nécessite un esprit de corps tribal mû par un appel religieux, ce qui s’est précisément manifesté pour les Saadiens à leurs débuts dans le Souss.

  • Note méthodologique : Certains chercheurs contemporains ont relevé que les Saadiens n’ont pas été exempts de tensions avec certains savants des zaouïas qui percevaient leur autorité comme une restriction à l’indépendance des voies soufies, un aspect que le discours officiel des historiens fidèles au sultan, comme Al-Fishtali, a tendance à omettre.

L’apogée de l’État sous Ahmad Al-Mansour Ad-Dhahabi

La bataille de Oued Al-Makhazin (4 août 1578 / 986 H)

La bataille de Oued Al-Makhazin, ou bataille des Trois Rois, représente l’un des événements majeurs de l’histoire tant marocaine qu’européenne. L’armée saadienne, dirigée par ^Abdou l-Malik (puis par son successeur Ahmad Al-Mansour), y affronta l’armée portugaise commandée par le roi Sébastien Ier, appuyée par une armée locale fidèle à Mouhammad Al-Moutawakkil (le roi déchu cherchant à récupérer son trône avec l’aide portugaise).

L’affrontement se solda par une défaite écrasante des Portugais et de leurs alliés : le roi Sébastien fut tué, Mouhammad Al-Moutawakkil se noya dans le Oued Al-Makhazin, et ^Abdou l-Malik succomba à la maladie durant la bataille. Les ambitions portugaises de domination sur le Maroc prirent fin, conduisant ultérieurement à l’intégration du Portugal à la Couronne espagnole (1580). Dans Al-Istiqsa, An-Nasiri qualifie cette victoire de fierté pour le Maroc, ayant hissé haut l’étendard de l’Islam et conféré aux Saadiens un prestige international de premier plan.

Structure politique et économique sous Al-Mansour

Ahmad Al-Mansour (décédé en 1012 H / 1603) fut réputé pour sa minutieuse organisation administrative. Il restructura l’appareil étatique (le Makhzen), fonda un ministère (diwan) pour la rédaction et la correspondance, et institua les fonctions de secrétaires et de ministres selon un système hiérarchisé. ^Abdou l-^Aziz Al-Fishtali supervisait cet appareil en sa qualité de secrétaire particulier principal.

Sur le plan économique, Al-Mansour dirigea son armée vers l’Afrique de l’Ouest (l’expédition de Tombouctou en 1591, commandée par Djouder Pacha l’Andalou), et prit le contrôle du commerce de l’or, du sel et des esclaves en provenance du Soudan occidental. Il développa également l’industrie sucrière (canne à sucre dans le Souss) et l’exportation de laine et de cuir vers l’Europe. Al-Mansour noua des relations diplomatiques avec l’Angleterre (correspondance avec Élisabeth Ire), l’Empire ottoman et les principautés italiennes.

Le mouvement scientifique et les savants à l’époque saadienne

Les métropoles marocaines connurent, sous l’ère saadienne, une vie scientifique intense centralisée autour d’Al-Qarawiyyin à Fès, de la mosquée Al-Koutoubiyyah et de la médersa Ben Youssef à Marrakech, ainsi que des médersas du Souss à Taroudant. Al-Mansour a accueilli les savants et les poètes, et a accordé une grande importance à la dimension littéraire et historique de l’État. La relation entre les savants et les sultans était complexe : soutien et mécénat d’une part, conseils et parfois rappel à l’ordre d’autre part.

Les savants de l’État saadien — Biographies documentées

Voici des biographies précises des éminents savants de l’époque saadienne. Il est important de préciser que certains savants dont les noms apparaissent dans des textes courants (comme Ahmad Zarrouq, décédé en 899 H) sont antérieurs à l’État saadien et ne sauraient être comptés parmi ses savants.

Nom du savantDécèsSpécialité
Ahmad Al-Manjour (Abou l-^Abbas)995 H / 1587Fiqh malikite, Hadith, Soufisme sunnite
^Abdou l-^Aziz Al-FishtaliVers 1031 H / 1621Littérature, Histoire, Secrétariat d’État
Abou l-^Abbas Ahmad Ibn Al-Qadi Al-Miknasi1025 H / 1616Histoire, Biographies, Littérature
Ahmad Al-Maqqari At-Tilimsani1041 H / 1632Littérature, Histoire, Fiqh
Ibn ^Askar Ach-Chafchawani986 H / 1578Biographies des savants, Fiqh
Abou ^Abdou l-Lah Mouhammad Al-HafidVers 1000 HFiqh malikite
^Abdou r-Rahman Al-Fasi1096 H / 1685Fiqh, Soufisme sunnite, Poésie
Abou l-Qasim Ibn KhajouNon déterminé avec précisionFiqh, Prédication, Conseil au Sultan
Mouhammad bin Ahmad Al-Haçani Al-Maliki976 H / 1568Fiqh malikite
Yahya As-SarrajVers le 10e siècle de l’HégireSoufisme sunnite, Voie spirituelle

Ahmad Al-Manjour Al-Fasi (décédé en 995 H / 1587)

Il s’agit d’Abou l-^Abbas Ahmad bin ^Ali Al-Manjour Al-Fasi, l’un des savants les plus éminents du dixième siècle de l’Hégire au Maroc. Il enseigna à la mosquée Al-Qarawiyyin durant de longues décennies et forma un grand nombre de savants. Il fut célèbre pour sa maîtrise de la jurisprudence malikite, du Hadith prophétique et du soufisme sunnite. Il a laissé un répertoire connu sous le nom de Fahrasat Al-Manjour ou ^Ouddat Al-Balagh, qui figure parmi les sources primordiales des sciences marocaines de son siècle, y recensant ses maîtres et ses chaînes de transmission. Il était profondément ancré dans la croyance ach’arite et l’école malikite.

  • Source : Ibn Al-Qadi, Dourrat Al-Hijal ; et Ibn ^Askar, Dawhat An-Nachir.

^Abdou l-^Aziz Al-Fishtali (décédé vers 1031 H / 1621)

Abou Faris ^Abdou l-^Aziz bin Mouhammad Al-Fishtali, le plus éminent homme de lettres et secrétaire de l’époque saadienne. Il occupa le poste de secrétaire particulier principal sous Ahmad Al-Mansour et ses successeurs. Son ouvrage Manahil As-Safa est considéré comme la première source historique contemporaine de l’État saadien, bien que son style soit parfois empreint d’exagération rhétorique et dominé par un ton de glorification officielle du sultan. Il possède également un recueil de poésie et des correspondances littéraires illustrant une haute virtuosité stylistique.

Abou l-^Abbas Ahmad Ibn Al-Qadi Al-Miknasi (décédé en 1025 H / 1616)

Historien et homme de lettres de Meknès, il vécut sous l’ère saadienne et jouissait d’un haut rang scientifique. Parmi ses ouvrages majeurs : Dourrat Al-Hijal (biographies des savants du Maroc et d’Andalousie), et Jadhwat Al-Iqtibas. Ses œuvres se distinguaient par leur rigueur, leur exhaustivité et la correction des erreurs présentes dans les sources antérieures.

Ahmad Al-Maqqari At-Tilimsani (986–1041 H / 1578–1632)

Abou l-^Abbas Ahmad bin Mouhammad Al-Maqqari, originaire de Tlemcen bien que sa famille fût établie au Maroc. Il étudia à Fès auprès de ses grands savants, puis assuma la fonction de prêcheur et d’imam à Al-Qarawiyyin. Il quitta le Maroc au début du onzième siècle de l’Hégire pour l’Algérie, puis pour l’Orient, s’installant à Damas où il décéda. Son œuvre la plus célèbre est Nafh At-Tib, une encyclopédie sur l’histoire et la littérature andalouses qui, bien qu’elle ne traite pas spécifiquement des Saadiens, couvre l’histoire de leurs savants.

Ibn ^Askar Ach-Chafchawani (décédé en 986 H / 1578)

Abou ^Abdou l-Lah Mouhammad bin ^Ali Ibn ^Askar, savant du nord du Maroc. Il est célèbre pour son livre Dawhat An-Nachir, une source précieuse pour connaître les savants marocains contemporains des Saadiens durant la phase de fondation.

^Abdou r-Rahman Al-Fasi (décédé en 1096 H / 1685)

Abou Zayd ^Abdou r-Rahman bin Abou l-Qasim Al-Fasi, savant de la fin de l’ère saadienne et du début de l’ère alaouite. Jurisconsulte malikite, poète et adepte du soufisme sunnite. Il vécut une période de transition entre les deux États, ce qui confère à son témoignage une valeur inestimable pour comprendre la fin de la période saadienne.

Abou l-Qasim Ibn Khajou (date de décès imprécise)

Jurisconsulte, ascète et conseiller du sultan ayant vécu au dixième siècle de l’Hégire. Les sources de l’époque le mentionnent comme l’un des savants qui prodiguaient leurs conseils aux sultans saadiens.

Les monuments architecturaux saadiens préservés

Le Palais El Badi à Marrakech

Ahmad Al-Mansour fit édifier le Palais El Badi après la victoire de Oued Al-Makhazin (1578). Sa construction dura environ vingt-cinq ans (jusqu’à environ 1603). On y utilisa du marbre italien, de l’or, du zellige marocain et du plâtre sculpté. Al-Fishtali le décrit minutieusement, soulignant la richesse qui y fut investie. Le Sultan Isma^il l’Alaouite détruisit de grandes parties du palais pour en réutiliser les matériaux à Meknès.

Les Tombeaux Saadiens (Nécropole royale)

Ces mausolées, situés près de la mosquée de la Kasbah à Marrakech, abritent les tombes des membres de la famille régnante saadienne. La première structure remonte au règne de ^Abdou l-Lah Al-Ghalib (décédé en 981 H / 1574), mais la grande extension visible aujourd’hui fut l’œuvre d’Ahmad Al-Mansour.

La Médersa Ben Youssef

D’origine mérinide, elle fut entièrement reconstruite par le sultan ^Abdou l-Lah Al-Ghalib entre 965 et 973 H / 1557–1565. Elle figure parmi les plus grandes et les plus belles écoles scientifiques du Maghreb al-Aqsa, illustrant l’apogée de l’art architectural marocain.

Les causes de la chute de l’État saadien

La crise de succession et le morcellement politique

Ahmad Al-Mansour mourut en 1012 H / 1603 sans avoir clairement désigné de prince héritier. Un conflit éclata immédiatement entre ses trois fils. An-Nasiri a décrit cette division comme le « coup fatal porté à l’État », détournant l’énergie du pays de sa consolidation extérieure vers une guerre d’usure interne. Cela valide la théorie d’Ibn Khaldoun selon laquelle la division entre les héritiers ronge l’esprit de corps de l’État de l’intérieur.

Les facteurs économiques et sociaux

À partir des années 1610, les revenus de l’État commencèrent à décliner : le commerce ouest-africain faiblit, les exportations de sucre reculèrent face à la concurrence brésilienne, et les routes commerciales furent coupées par les guerres intestines. S’y ajoutèrent des vagues de sécheresse, de famines et d’épidémies récurrentes qui affectèrent la démographie et la capacité de production.

Lecture khaldounienne de l’effondrement

Selon la grille d’analyse d’Ibn Khaldoun, le cycle de l’État saadien se découpe ainsi : phase de l’esprit de corps et de la résistance militaire (1510–1549), phase de consolidation et d’édification (1549–1578), phase de l’apogée et du luxe (1578–1603), et enfin phase de dissolution et de démembrement (1603–1659). La chute ne fut pas soudaine, mais l’aboutissement d’une lente agonie d’une soixantaine d’années.

Conclusion

L’État saadien représente une phase décisive dans l’histoire du Maghreb al-Aqsa. À son apogée, il a su allier la légitime défense face aux puissances ibériques, la centralisation de l’État et le rayonnement scientifique. Il a contribué à forger la conscience marocaine de l’indépendance et de l’identité religieuse, laissant derrière lui des savants et des vestiges architecturaux grandioses.

Cependant, il n’a pas échappé aux lois historiques identifiées par Ibn Khaldoun : l’affaiblissement de la cohésion face au luxe, les luttes de pouvoir et les crises économiques. L’évaluation de l’État saadien doit donc trouver un juste équilibre entre sa contribution réelle à la défense du territoire et la nécessaire critique méthodologique des sources officielles rédigées sous le patronage des sultans.