Vue détaillée de la cour intérieure de la Médersa Bou Inania à Fès, mettant en évidence les arcades sculptées en stuc, les fenêtres ornées de boiseries traditionnelles et le sol recouvert de zellige.

La Dynastie Mérinide : Étude historique et civilisationnelle de la fondation à la disparition (644 – 869 de l’Hégire / 1244 – 1465 de l’ère chrétienne)

Le Maghreb extrême (al-Maghrib al-Aqsa) a connu, à la fin du VIIe siècle de l’Hégire, des transformations politiques majeures. Celles-ci se sont manifestées par le déclin de l’étoile de l’État almohade et la montée d’une nouvelle puissance qui a pris sur elle de réunifier le pays et de restructurer le pouvoir : la dynastie Mérinide.

Les Mérinides ont émergé dans un contexte historique caractérisé par des troubles et la désintégration du pouvoir central, pour fonder un État dont le règne s’est étendu sur plus de deux siècles consécutifs, laissant une empreinte indélébile dans les domaines de l’urbanisme, de la pensée, de l’administration et de la politique religieuse dans l’Occident musulman.

Leurs vestiges architecturaux et leurs contributions scientifiques témoignent encore aujourd’hui d’un âge d’or associé au nom de Fès, ville du savoir et de la civilisation marocaine.

Cette recherche aborde l’État mérinide dans ses dimensions politiques, sociales, intellectuelles et urbaines, en s’appuyant sur des sources primaires telles qu’Ibn Khaldoun, Ibn Abi Zar’ et Al-Nassiri, ainsi que sur des études académiques modernes.

Origines, fondation et contexte historique

Premièrement : Lignage et patrie d’origine Les Mérinides descendent d’une lignée amazighe appartenant à la grande tribu des Zénètes (Zanata), et s’affilient à leur ancêtre Marin ibn Wurtajin ibn Makhoukh le Zénète. À leurs débuts, ils se sont établis dans les régions orientales et sud-orientales du Maghreb extrême, où ils étaient des bédouins nomades vivant du pastoralisme dans les plaines s’étendant entre Figuig et le fleuve Moulouya.

Contrairement aux deux États précédents — les Almoravides et les Almohades —, l’État mérinide ne s’est pas fondé sur un appel religieux ou réformateur, mais s’est appuyé dans son ascension sur la solidarité tribale de Zénète et sur les alliances militaires avec les tribus arabes qui ont par la suite constitué le pilier de l’appareil du Makhzen mérinide. Cette caractéristique a été remarquée par Ibn Khaldoun, qui l’a interprétée dans le cadre de sa théorie sur le cycle de la civilisation et de l’urbanisation.

Deuxièmement : Conditions de leur ascension et effondrement des Almohades Les Mérinides ont profité de la grave faiblesse qui a frappé l’État almohade à la suite de la lourde défaite lors de la bataille d’Al-Uqab (Las Navas de Tolosa) (609 H / 1212 ) face à la coalition chrétienne ibérique. La crise des Almohades s’est aggravée en raison d’une succession d’épidémies, de l’épuisement des troupes et de la propagation de l’insécurité sur les routes, ce qui a ouvert la voie à l’expansion militaire et politique des Mérinides à partir du milieu du VIIe siècle de l’Hégire.

Plusieurs facteurs ont convergé pour assurer le succès du processus de fondation, les plus notables étant :

  • La désintégration interne à Marrakech suite aux luttes successives pour le trône almohade.

  • Les victoires militaires continues sous la direction de Abd al-Haqq ibn Mihyu, qui a rallié les tribus zénètes autour de lui.

  • L’exploitation des alliances régionales, et en particulier des relations commerciales et diplomatiques prudentes avec les Hafsides en Ifriqiya.

  • La position religieuse que les Mérinides ont cherché à acquérir en parrainant les savants et les nobles (Chorfa) Idrissides.

Évolution politique et étapes du règne

L’histoire politique de l’État mérinide peut être divisée en trois étapes distinctes :

La première étape : Fondation et unification du pays (644 – 668 H / 1244 – 1269 apr. J.-C.) Cette étape a été dirigée par des émirs éminents, à la tête desquels Abou Bakr ibn Abd al-Haqq et Yaqub ibn Abd al-Haqq. Elle s’est distinguée par l’avancée continue vers les grandes villes, les Mérinides parvenant à prendre le contrôle de la ville de Fès en 646 H / 1248 apr. J.-C. pour en faire leur capitale. Leur domination sur le Maghreb extrême ne fut achevée qu’avec leur entrée dans la capitale almohade, Marrakech, en 668 H / 1269 apr. J.-C., annonçant ainsi la fin officielle de l’État almohade.

La deuxième étape : Puissance et prospérité (668 – 759 H / 1269 – 1358 apr. J.-C.) L’État a atteint l’apogée de sa gloire sous le règne de trois grands sultans : Abou Youssef Yaqub (676-685 H), Abou al-Hassan Ali (731-752 H), et Abou Inan Faris (749-759 H). Au cours de cette époque, l’influence des Mérinides s’est étendue pour englober de vastes parties du grand Maghreb. Le sultan Abou al-Hassan a réussi temporairement à unifier le Maghreb central et l’Ifriqiya (Note historique : son avancée a cependant été freinée après sa défaite à la bataille de Tarif / Rio Salado en 741 H / 1340 apr. J.-C.,). Son autorité s’est étendue au sud jusqu’aux confins du Sahara et du Souss, et au nord pour la protection des frontières de l’Andalousie.

Durant cette période, l’État a conclu d’importants traités commerciaux avec les puissances européennes, tels que le traité signé par le sultan Yaqub ibn Abd al-Haqq avec Sanche IV, roi de Castille, et celui conclu par Abou Youssef avec la république de Gênes en 1274 apr. J.-C.

La troisième étape : Faiblesse et déclin (759 – 869 H / 1358 – 1465 apr. J.-C.) Les signes de l’effondrement ont commencé après le conflit acharné pour le pouvoir entre le sultan Abou al-Hassan et son fils Abou Inan. S’en est suivie une longue période caractérisée par la succession de sultans faibles, ce qui a laissé le champ libre aux ministres de la lignée des Wattassides pour prendre le contrôle effectif des rênes du pouvoir dès le début du IXe siècle de l’Hégire. Cette étape s’est achevée par la chute de l’État mérinide suite à la révolte de Fès en 869 H / 1465 apr. J.-C.

Politique religieuse et renaissance intellectuelle

Premièrement : Position à l’égard de l’école de jurisprudence et de la croyance La société marocaine à l’époque mérinide suivait l’école de jurisprudence malikite (Madhhab), la croyance acharite, et penchait vers un soufisme sunnite modéré. Pour pallier l’absence de légitimité religieuse lors de la fondation de leur État, les Mérinides ont adopté une politique religieuse habile et multidimensionnelle, qui s’est manifestée par :

  • Le soutien à l’école malikite : Les Mérinides ont fortement réhabilité les juristes malikites après qu’ils eurent été combattus par les Almohades. Les recueils de jurisprudence se sont ainsi répandus, et Fès est devenue un lieu de rassemblement pour les savants et les étudiants venant de tous horizons.

  • La prise en charge des nobles (Chorfa) Idrissides : Les sultans ont rapproché et honoré les descendants de la noble lignée prophétique, restauré le mausolée d’Idriss II (Al-Azhar) à Fès et lui ont affecté des biens de mainmorte (Waqf).

  • La célébration officielle de la naissance du Prophète (Mawlid) : Les Mérinides ont fait de l’anniversaire de la noble naissance du Prophète une occasion religieuse officielle de l’État, pour laquelle de grandes célébrations étaient organisées à la cour du sultan. L’institutionnalisation de cette tradition est attribuée au sultan Abou Yaqub Youssef à la fin du VIIe siècle de l’Hégire.

  • Le soutien aux institutions de Waqf : Ils ont fondé des écoles, des Zaouïas et des Ribats (lieux de retraite et d’enseignement), et leur ont alloué d’immenses dotations, rendant ainsi le savoir accessible aux étudiants sans la moindre contrepartie financière.

Deuxièmement : Les figures éminentes du savoir à l’époque mérinide À l’époque mérinide, Fès constituait un centre civilisationnel rayonnant sur l’ensemble des contrées islamiques, attirant les esprits et les penseurs les plus brillants. Les personnalités de cette époque peuvent être classées comme suit :

a) Sciences religieuses et jurisprudence

  • Abou Abdallah Al-Maqqari de Tlemcen (m. 759 H / 1358 apr. J.-C.) : Éminent juriste malikite et spécialiste des fondements (Oussoul). Il a rédigé le livre « Al-Qawa’id » sur les fondements de la jurisprudence malikite. Attiré par la cour mérinide, il fut considéré comme une référence juridique de son temps.

  • Abou Ishaq Al-Shatibi (m. 790 H / 1388 apr. J.-C.) : Il a étudié à Fès et a été imprégné par ses savants avant de s’établir à Grenade. Théoricien des objectifs de la Loi (Maqasid), il est l’auteur d’« Al-Mouwafaqat » et d’« Al-I’tissam », qui comptent parmi les ouvrages les plus importants sur les fondements dans la civilisation islamique.

  • Ibn Arafa le Tunisien (m. 803 H / 1401 apr. J.-C.) : Grand juriste malikite qui s’est rendu au Maroc et a étudié auprès de ses savants. Il est l’auteur du célèbre « Mukhtasar Ibn Arafa » en jurisprudence malikite.

b) Histoire, géographie et récits de voyage

  • Ibn Khaldoun, Abd al-Rahman ibn Mouhammed (732-808 H / 1332-1406 apr. J.-C.) : Fondateur de la science de la sociologie humaine et auteur de l’immortelle « Muqaddima ». Il a entretenu des relations complexes avec la cour mérinide, oscillant entre la proximité, l’exclusion et l’emprisonnement. Il a servi de manière intermittente dans les cours de Fès et de Tlemcen. Il a rédigé le livre « Al-Ibar » dans le contexte du Maghreb extrême et a achevé sa célèbre introduction à la forteresse d’Ibn Salama en 779 H.

  • Ibn Battûta, Mouhammed ibn Abdallah Al-Lawati (703-770 H / 1304-1368 apr. J.-C.) : Le plus célèbre voyageur de l’histoire islamique. Il a parcouru plus de 75 000 miles à travers trois continents en vingt-huit ans. C’est au sultan mérinide Abou Inan Faris que revient le mérite de l’avoir chargé de consigner son célèbre voyage, connu sous le nom de « Tuhfat al-Nuzzar fi Ghara’ib al-Amsar wa Aja’ib al-Asfar », sous la dictée à son secrétaire Ibn Jouzayy Al-Kalbi.

  • Ibn Abi Zar’ Al-Fassi (m. après 726 H / 1326 apr. J.-C.) : Historien marocain auteur d’« Al-Anis Al-Mutrib bi-Rawd Al-Qirtas », considéré comme l’une des sources primaires les plus importantes pour l’histoire des Mérinides.

  • Ibn Al-Qadi de Meknès (m. 1025 H) : Historien tardif qui a documenté de nombreuses chroniques des sultans mérinides dans son ouvrage « Durrat Al-Hijal ».

c) Langue, littérature et éloquence

  • Lissan al-Din Ibn al-Khatib (713-776 H / 1313-1375 apr. J.-C.) : Homme de lettres, politicien et historien de Grenade ayant des liens étroits avec la cour mérinide au Maroc. Auteur de « Al-Ihata fi Akhbar Gharnata », il fut l’une des figures majeures alliant littérature, histoire, médecine et soufisme au VIIIe siècle de l’Hégire.

  • Ibn Marzouq de Tlemcen (710-781 H / 1310-1379 apr. J.-C.) : Spécialiste du Hadith et historien. Il a rédigé « Al-Musnad Al-Sahih Al-Hassan » pour retracer la biographie du sultan Abou al-Hassan le Mérinide, une source primaire d’une importance capitale pour l’histoire de cette époque.

d) Sciences exactes et techniques

  • Ibn al-Banna le Marrakchi (654-721 H / 1256-1321 apr. J.-C.) : L’un des plus éminents mathématiciens et astronomes du monde musulman. Il a enseigné à l’université Al-Qarawiyyin à Fès et a été nommé percepteur du sultan Yaqub ibn Abd al-Haqq. Il a écrit « Talkhis A’mal Al-Hisab », un ouvrage traduit dans des langues européennes et qui a influencé les savants de la Renaissance.

  • Ibn al-Raqqam Al-Ansari (m. 715 H / 1315 apr. J.-C.) : Astronome et mathématicien qui a écrit sur les cadrans solaires et l’astrolabe, réputé pour la précision de ses tables astronomiques.

  • Ibn al-Bitar le Botaniste (m. 646 H / 1248 apr. J.-C.) : Bien qu’il appartienne à la génération fondatrice, son héritage scientifique en pharmacologie et en botanique — consigné dans son ouvrage « Al-Jami’ li-Mufradat Al-Adwiya wa Al-Aghdiya » — est demeuré une référence médicale approuvée dans les écoles mérinides.

e) Soufisme et pensée spirituelle

  • Ibn Abbad Al-Rundi (733-792 H / 1332-1390 apr. J.-C.) : Éminent soufi malikite résidant à Fès, il a rédigé « Les petites et les grandes épîtres » expliquant les « Sagesses » d’Ibn Ata Allah. Il est considéré comme l’une des expressions spirituelles les plus marquantes de l’époque mérinide dans le domaine du soufisme modéré.

  • Le Cheikh Al-Jazouli, Mouhammed ibn Sulayman (m. 869 H / 1465 apr. J.-C.) : L’un des pôles du soufisme marocain et auteur de « Dala’il Al-Khayrat » (Les signes des bienfaits) sur les prières sur le Prophète, que la paix et les bénédictions de Dieu soient sur lui. Son décès est survenu l’année même qui a vu la chute de l’État mérinide, faisant de sa vie le symbole de la fin d’une époque.

Économie et urbanisation

Premièrement : Structure économique L’État mérinide a bénéficié de sa position géographique privilégiée, servant de point de jonction entre la mer Méditerranée et l’océan Atlantique, et entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne. L’agriculture a prospéré grâce aux projets d’irrigation et à la construction de ponts, et l’industrie artisanale s’est revitalisée sous l’égide du système rigoureux du Muhtasib (contrôleur des marchés) chargé de surveiller la qualité. Quant au commerce extérieur, il a atteint son apogée avec l’extension des routes commerciales vers l’Andalousie, l’Europe et le pays du Soudan.

Deuxièmement : Les vestiges urbains Les Mérinides ont laissé un héritage architectural somptueux, caractérisé par des gravures sur plâtre minutieuses, du zellige maîtrisé et du bois sculpté. Leur art architectural est considéré comme un prolongement et un développement du style andalou-marocain. Parmi leurs monuments subsistants les plus remarquables :

  • Les écoles scientifiques (Médersas) : La médersa d’Al-Attarine (720 H / 1323 apr. J.-C.) et la médersa Bou Inania à Fès, qui comptent parmi les chefs-d’œuvre de l’architecture islamique et abritent une rare horloge à eau.

  • Les villes fondées : Fès el-Jdid (fondée en 674 H / 1276 apr. J.-C.) érigée en tant que cité royale et administrative, la ville de Taza, ainsi que la consolidation de la ville de Tétouan.

  • Le Maristan Mérinide : Fondé par le sultan Abou Youssef Yaqub à Fès vers 685 H / 1286 apr. J.-C. Il s’agissait d’un établissement de santé complet, comprenant des pavillons pour les traitements et les soins hospitaliers, ainsi que des annexes pour les nécessiteux.

  • Les monuments funéraires et défensifs : La nécropole de Chellah, à l’extérieur de Rabat, qui reflète l’architecture funéraire mérinide dans toute sa splendeur.

Facteurs de chute et de disparition

La chute de l’État mérinide n’était pas le fruit du hasard, mais a résulté d’une accumulation structurelle de plusieurs facteurs entrelacés :

  • L’épuisement militaire : Les guerres ininterrompues pour étendre la domination sur l’Andalousie, le Maghreb central et l’Ifriqiya ont épuisé le trésor de l’État et affaibli ses armées.

  • Les conflits internes : Les luttes pour le trône parmi les membres de la lignée mérinide, au premier rang desquelles le conflit entre Abou al-Hassan et son fils Abou Inan, ont miné le prestige du sultan et ouvert la voie à la domination des vizirs wattassides.

  • Le déclin économique : Le contrôle chrétien grandissant sur les voies maritimes a entraîné un affaiblissement du commerce extérieur. L’État a alors eu recours à l’imposition de lourdes taxes qui ont conduit à l’appauvrissement de la population et au déclenchement de soulèvements sociaux.

  • Les rébellions tribales : Le pouvoir central s’est avéré incapable de maîtriser les mouvements des tribus arabes hilaliennes et ma’qiliennes, ce qui a entraîné la propagation du désordre sur les routes et la rupture des voies commerciales.

  • La pression extérieure : Les interventions ibériques ont culminé avec l’occupation par les Portugais de la ville de Ceuta en 818 H / 1415 apr. J.-C. Cet événement a constitué une blessure profonde dans la conscience marocaine et a été le signe annonciateur de la vulnérabilité de la côte nord face aux convoitises.

Conclusion

L’État mérinide représente un maillon vital dans l’histoire de l’Occident musulman. Bien qu’il ne se soit pas fondé sur une pure légitimité religieuse originelle, comme ce fut le cas pour ses prédécesseurs, il a réussi à forger une légitimité civilisationnelle et culturelle solide en parrainant le savoir et les savants, en édifiant des institutions de waqf et d’enseignement, et en préservant les frontières face à l’expansion européenne.

Cette époque a engendré une génération unique de savants érudits et pluridisciplinaires qui ont enrichi la civilisation humaine tout entière, de l’illustre Ibn Khaldoun, fondateur de la sociologie, à Ibn al-Banna le Marrakchi, pionnier en mathématiques, en passant par Ibn Abbad Al-Rundi, sage du soufisme marocain.

Malgré la disparition de leur entité politique au milieu du XVe siècle de l’ère chrétienne, l’héritage mérinide continue de palpiter dans l’identité marocaine contemporaine, témoignant de ce qu’un État peut accomplir lorsqu’il fait de la préservation de l’humain et de la connaissance son objectif suprême.